Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/105

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metteur en œuvre militaire d’une restauration ; ils lui montrèrent la grandeur de son rôle ; ils l’enivrèrent d’encens, de promesses et le détachèrent de l’empire futur pour le rattacher à la monarchie possible. Quel que soit le mobile qui ait déterminé les résolutions de Changarnier, il prit parti pour l’Assemblée nationale contre le prince Louis-Napoléon.

Le général Changarnier était-il de taille à soulever l’armée, à s’emparer du pouvoir, à mettre la main sur le Président, à faire voter l’Assemblée sous la pression de sa volonté et à placer le prétendant de son choix sur le trône de France ? Je ne le crois pas. Il possédait des qualités de soldat remarquables ; il avait de la ténacité, du coup d’œil et de la décision ; sur un champ de bataille, il était en bon lieu et y faisait figure ; mais en politique, c’était un pauvre homme, inférieur à Cavaignac et même à Lamoricière. L’emphase de ses discours en égalait la vacuité. Je l’ai connu, je l’ai vu et fréquenté sur le terrain de sa vraie gloire, en Algérie.

Jamais de n’ai rencontré un homme plus grossier. Petit, sanglé à la taille, de figure vieillotte, portant perruque, usant volontiers de cosmétique, précieux dans les gestes et prétentieux dans la démarche, il avait mérité le surnom de général Bergamote. D’après cela, on pourrait imaginer que son langage n’avait rien de soldatesque ; on se tromperait. Il était si mal « embouché » qu’il en gênait ses aides de camp et ses officiers d’ordonnance. Les mots les plus gras s’échappaient naturellement de sa bouche ; il eût rendu des points à Cambronne. Peu bienveillant, en outre, et ne sachant se modérer. L’opinion qu’il avait de lui-même ne lui permettait pas l’indulgence pour ses compagnons d’armes. De tout officier, il disait : « C’est un drôle, c’est un lâche, c’est un ivrogne, c’est un escroc. » Il n’épargnait personne et s’était fait haïr.

Dans une escarmouche contre les Arabes, à laquelle j’assistais en amateur, j’étais près de lui. Il fit appeler le colonel X… pour lui donner un ordre. Au moment où le colonel se retirait, Changarnier dit à haute voix : « Je n’ai jamais vu un j…-f… pareil. » Le colonel fit faire volte-face à son cheval, et, le sabre au poing, le regard plus que ferme, il dit à Changarnier : « Est-ce à moi que vous parlez, général ? » Le ton de la question ne fut point amène. Changarnier se hâta de répondre : « Nullement, colonel ; allez vite et portez votre premier bataillon en avant. » Le soir, après