Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/110

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avait affaire à deux indomptables caractères, qui ne savaient céder. À la fin, cependant, on tomba d’accord. L’un des deux — je ne sais plus lequel — serait ministre des Relations extérieures, l’autre serait Président du Conseil, sans portefeuille. Génie ne s’était point ménagé, mais il sortait avec honneur de sa mission et il se hâta de revenir à Paris.

Aussitôt son arrivée, il alla s’inscrire à l’Élysée. Il attendit la lettre d’audience ; ne l’ayant pas reçue au bout de deux jours, il retourna s’inscrire ; la lettre d’audience ne parut pas davantage. Il écrivit alors au Président pour l’informer qu’il avait une communication grave à lui faire. Il fut invité à se présenter à l’Élysée. Le prince Louis-Napoléon l’écouta sans l’interrompre, se fit répéter quelques détails ; puis il remercia Génie de la peine qu’il avait bien voulu prendre, peine inutile, du reste, car il avait changé d’avis et attendrait que le temps et l’expérience eussent rendu l’Assemblée nationale plus sage. Génie fut assez penaud de ce dénouement, qui renversait son siège à la Chambre haute ; il prit congé, et, le lendemain, il recevait dix mille francs pour ses frais de voyage.

Voici, d’après Génie, ce qui s’était passé pendant son absence. Le Président avait récemment attaché à sa maison militaire Fleury, chef d’escadron au 3e régiment de spahis, homme intelligent, aventureux, joueur, prêt à risquer son avenir sur un coup de dé. Fils d’un notaire qui lui avait laissé de la fortune, il avait dissipé son patrimoine et, se voyant ruiné, s’était engagé dans notre armée d’Afrique. Il était brave, beau cavalier et beau sabreur, il eut un avancement rapide. Il fit quelques sottises et put les réparer, grâce à un ami de son père, qui s’appelait Leroy et qui était notaire à Alger.

Vers la fin de 1850, il quitta Constantine, où il était en garnison, pour venir passer un congé de trois mois à Paris. Un intrigant, mêlé aux choses de la politique, nommé de Beaulieu, et qui le connaissait de longue date, le mit en rapport avec le prince Louis-Napoléon. Le prétendant n’eut point de peine à constater chez Fleury de l’ambition, des besoins et un désir de parvenir que les obstacles n’entraveraient pas. L’un et l’autre se convinrent, se comprirent à demi-mot et lièrent leur fortune. Jusqu’à la dernière heure, par-delà la chute, jusqu’à la mort, Fleury resta fidèle à Napoléon III. Avant le 2 décembre, il fut un