Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/161

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On alla plus loin ; emporté par une émulation malsaine, on ne vit pas le point qu’il n’est pas permis de dépasser, et le pied glissa dans l’égout. Parmi les jeunes gens que leur naissance appelait aux réceptions familières des Tuileries, il y en avait trois que l’on avait surnommés les Trois Duchesses. Ils furent, de la même série, invités à Fontainebleau. L’Impératrice dit au marquis de Toulongeon : « Ayez soin que les Trois Duchesses aient des appartements où les communications soient faciles. » Cochonnette, racontant cette polissonnerie, qu’elle avait peut-être provoquée, disait : « L’Impératrice est admirable ; elle pense à tout. »

Je crois bien que, chez l’Impératrice, cette sorte de dévergondage était de surface, et qu’elle ne mérita aucune des calomnies qui lui furent prodiguées. Comme tant de femmes, qui sont le produit d’une civilisation trop raffinée, son esprit avait des écarts auxquels sa matière se refusait ; les corps les plus chastes servent parfois d’habitacle à des âmes sans frein ; la cage est bien close, l’oiseau y reste et souvent y meurt, sans avoir jamais pris son vol.

Dans le nombre considérable d’hommes élégants et faits pour plaire qui, pendant dix-sept ans, ont gravité autour de l’Impératrice, aucun n’a-t-il pu l’émouvoir ? je ne sais. Dans les habitudes de la vie souveraine, la surveillance est excessive, mais la complaisance ne l’est pas moins, et l’on peut supposer que, si la femme de Napoléon III avait voulu oublier ses devoirs, elle n’eût point manqué de gens qui l’y eussent aidée. Je crois qu’elle cherchait à exciter l’admiration générale plutôt qu’un sentiment particulier. Très coquette, se mettant volontiers en frais pour les nouveaux venus, elle jouissait de l’émotion qu’elle produisait et s’en trouvait satisfaite. Elle se savait belle, aimait à se l’entendre dire et se contentait d’imaginer que nul ne pouvait la voir sans perdre la tête. Illusion bénigne, que partagent bien des femmes qui ne l’ont jamais value. Deux hommes avaient adopté, près d’elle, le rôle de troubadours en extase ; il ne leur manquait que la guitare et l’écharpe en sautoir ; malheureusement, leur « doux martyre » se doublait d’intérêts politiques ; elle s’en méfia, ne repoussa par les hommages, ne les accepta pas, et, de temps en temps, donnait le bout de ses doigts à baiser aux deux rivaux, qui, près d’elle, représentaient deux maisons ennemies : la maison de Savoie et la maison d’Autriche.

Lorsque le comte Camille Cavour envoya sa nièce, la