Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/17

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sanglantes. Autour de son cercueil, il y eut un combat de gladiateurs, comme au temps des Césars de la décadence. Soixante-trois jeunes gens, barricadés dans le cloître Saint-Merry, républicains mêlés à quelques anciens gardes du corps (Briois d’Angre, de Noisy), luttèrent héroïquement et firent tête à plus d’une légion de la garde nationale, à plus d’un régiment de ligne. Bonjean était avec eux et ne se ménagea pas. Lorsque la défaite fut certaine, au moment où le cloître allait être forcé par la troupe, on cria : « Sauve qui peut ! » et chacun gagna au pied. Une femme recueillit Bonjean, le déguisa, et il put aller demander asile à un professeur de l’École de Droit qu’il connaissait, qui le cacha pendant trois mois et réussit à le placer, en qualité de secrétaire, chez un avocat à la Cour de Cassation.

Tel fut le point de départ du savant jurisconsulte, de l’homme intègre que nous avons connu ministre de l’Agriculture et du Commerce, président de section au Conseil d’État, sénateur, premier président de la Cour impériale de Riom, président de Chambre à la Cour de Cassation et otage.

Il est mort en héros, je le répète, avec simplicité et dans des conditions qui n’ont jamais été dévoilées. Lorsque j’ai raconté une partie de l’orgie furieuse qui a été la Commune, j’ai parlé de la mort du président Bonjean[1], mais je n’ai point osé dire dans quelles circonstances il a été assassiné. Un récit rigoureusement exact aurait pu faire naître des commentaires désobligeants qu’il était de mon devoir d’éviter à une mémoire digne du respect le plus profond. Un historien communard, qui n’a pas trop menti, Lissagaray, a écrit : « Bonjean ne se tenait plus sur ses jambes. » Le fait est vrai, mais resté inexpliqué. Bonjean ne marcha pas à la mort, il s’y traîna, car il ne pouvait plus marcher. Pendant l’investissement de Paris par les armées allemandes, le président Bonjean, malgré ses soixante-six ans sonnés, voulut faire acte de soldat ; il mit un sac sur ses épaules, prit un fusil et se mêla aux inutiles patrouilles qui se promenaient dans le chemin de ronde des fortifications. Le poids fut trop lourd, la fatigue fut trop forte pour sa faiblesse ; il fut atteint d’une infirmité très gênante, en un mot d’une hernie qui nécessita l’application d’un appareil à demeure.

  1. Les Convulsions de Paris, Paris, Hachette, 1878-1880. 4 vol. in-8°. T. Ier : Les Prisons pendant la Commune ; chap VIII, « La Grande Roquette ». T. II : La Mort des otages.