Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/171

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peut excuser, que le sentiment peut absoudre, mais que la loi a le devoir de punir. Le fait était d’autant plus grave qu’il s’était renouvelé plusieurs fois. Le ministère de la Justice, la préfecture de Police possédaient le dossier de l’affaire, qui contenait les éléments d’un procès en Cour d’assises, d’où l’homme pouvait sortir pour aller aux galères.

Lorsqu’il fut candidat aux élections de 1863, où il était certain d’être élu à une forte majorité, Baroche, garde des Sceaux, resté seul avec l’Empereur, après un Conseil des ministres, proposa de lui porter un coup droit auquel il ne pourrait survivre. Pour mieux faire apprécier la sûreté de l’arme qu’il avait au poing, il remit le dossier à l’Empereur. Le lendemain, il fut appelé aux Tuileries, et Napoléon III lui dit : « J’ai lu tout ce dossier ; je regrette qu’un homme d’un aussi grand talent ait si peu de moralité. Son éloquence est un honneur pour la France, et ce serait faire tort à la bonne renommée du pays que de noyer un tel orateur dans un scandale. Je défends que l’on fasse même une allusion à cette histoire ; du reste, pour empêcher toute indiscrétion, j’ai brûlé le dossier. »

Ce n’était pas la première fois que l’Empereur s’intéressait à un chef de l’opposition et le protégeait contre des ministres trop zélés. Lors du procès qui suivit l’attentat du 14 janvier 1858, ce fut Jules Favre qui présenta la défense d’Orsini. La cause était perdue d’avance ; Jules Favre le savait et ne gardait pas d’illusion. Couvert par les privilèges de l’ordre, fort du droit de l’avocat qui dispute une tête à l’échafaud, il prononça une admirable plaidoirie. Orsini, de son vivant, entendit son oraison funèbre, qui expliquait le sentiment où l’idée du crime avait été conçue, et qui ne ménageait guère le gouvernement impérial. L’émotion fut profonde, à l’audience. Le discours de Jules Favre avait été recueilli par les sténographes. Le garde des Sceaux, le procureur général avaient décidé que la plaidoirie serait simplement résumée, et que l’on en interdirait la reproduction intégrale. Néanmoins, on l’avait composée à l’imprimerie du Moniteur Universel, qui alors était le journal officiel, en attendant les ordres du ministre. L’Empereur fit demander l’épreuve du discours ; il y corrigea une faute d’impression qui avait échappé au prote et, sachant quelles étaient les intentions de ses ministres, il renvoya l’épreuve avec le bon à tirer écrit de sa main. Le Moniteur publia le discours in extenso.