Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/19

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de ronde, l’archevêque appuya lui-même Bonjean contre la muraille, et, se retournant vers ses compagnons qui le suivaient, il leur donna l’absolution in articulo mortis. Puis, soutenant de nouveau le président Bonjean qui ne pouvait avancer que lentement, courbé, trébuchant à chaque pas, ils parcoururent cette longue, longue voie des deux chemins de ronde enclavés l’un dans l’autre. Bonjean n’articula pas une plainte, mais son visage décomposé indiquait assez de quelles tortures il était la proie. Johannard, surveillant à la Grande Roquette, qui put voir le défilé du triste cortège, me disait : « Le Président était plié en deux et sa tête semblait flotter. » Lorsque l’on fut arrivé au fond du second chemin de ronde, sur le lieu de l’exécution, les otages se mirent en rang, à quelques pas les uns des autres, et l’archevêque, placé à l’extrémité droite, cessa de donner le bras à Bonjean. Celui-ci se retourna pour chercher un point d’appui contre la muraille, mais la muraille était à plus de deux mètres de lui ; sentant qu’il ne pouvait se tenir debout, comprenant qu’il allait tomber, il se coucha entre l’archevêque et l’abbé Deguerry, par terre, tout de son long, la tête relevée portant sur les mains, les coudes à angle aigu sur le sol. C’est dans cette posture qu’il reçut le feu des assassins. Or il est instinctif — nul chasseur ne l’ignore — de tirer plus volontiers de haut en bas que de bas en haut, ce qui explique pourquoi le président Bonjean fut frappé de dix-neuf blessures, dont pas une n’était immédiatement mortelle. Le coup de grâce lui fut donné par Vérig, capitaine de fédérés, qui lui fit sauter le pariétal gauche. En racontant la mort des otages, je ne suis point entré dans ces détails ; j’ai craint qu’ils ne donnassent lieu à des interprétations malveillantes et que l’on n’accusât le président Bonjean d’avoir subi une défaillance morale, tandis qu’il ne fut terrassé que par une défaillance physique, contre laquelle nulle vigueur corporelle, nulle force d’âme n’auraient pu lutter.

Si, comme on le prétend, les souvenirs des temps éloignés, de la jeunesse et de l’enfance, se précipitent en foule dans l’âme de ceux qui se sentent saisis par la mort, de quelles images la mémoire du pauvre Bonjean fut-elle assaillie ! Revit-il la tourbe dépenaillée qui pénétrait dans les appartements royaux ; entendit-il le lustre qui se brisait en éclats ; se retrouva-t-il derrière les piliers du cloître Saint-Merry, faisant le coup de feu contre les soldats de l’ordre