Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/23

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que Louis-Philippe ; son règne, si pacifique à l’extérieur, fut, à l’intérieur, une lutte incessante contre les conspirateurs, les complots, les tentatives d’assassinat. On tirait sur lui comme sur un loup ; c’est miracle qu’il soit sorti des mains de tant de sacripants. La révolution de Juillet avait éveillé bien des espérances et fait naître bien des regrets ; les unes et les autres ne furent point platoniques ; on en sut quelque chose dans les conciliabules secrets et même devant les tribunaux, et aussi devant la Cour des pairs. Républicains, légitimistes, bonapartistes agissaient isolément ou de concert, pour jeter le nouveau roi hors des Tuileries, quitte à se disputer sa succession. La conspiration bonapartiste fut permanente pendant la durée du règne, elle n’éclata avec retentissement qu’à Strasbourg et à Boulogne-sur-Mer, mais dans l’ombre elle s’agita toujours, et parfois on feignit de ne la point apercevoir, afin de ne pas lui donner d’importance.

Avant que le duc d’Orléans fût élu roi, par la Chambre des députés, sous le nom de Louis-Philippe Ier, quelques « vainqueurs de Juillet » avaient voulu proclamer le rétablissement de l’Empire. À l’Hôtel de Ville même, et lorsque le combat durait encore, il y eut à ce sujet une conférence entre trois personnages, qui tous trois avaient pris part à l’insurrection. Le premier était Évariste Dumoulin, journaliste de talent, qui s’était emparé de l’Hôtel de Ville, où il essayait d’organiser un pouvoir quelconque et où les hommes du peuple l’appelaient le général Dumoulin. Le second était réellement général, quoiqu’on ait dit le contraire, et s’appelait le comte Frédéric Dubourg-Butler ; le troisième se nommait Fanjat ; c’était un très beau garçon, brave au feu, indolent au travail, capable d’une action violente, incapable d’une action continue. En février 1848, il devait de nouveau se retrouver à l’Hôtel de Ville et y proposer de fusiller, sans délai ni jugement, tous les princes d’Orléans, à commencer par Louis-Philippe. J’ai connu ce Fanjat, déjà vieux, toujours beau, vêtu à la diable, vivant d’emprunts et ne pouvant se décider à faire œuvre pour subsister. Il aurait enlevé une femme qu’il traînait à sa suite, en lui infligeant sa pauvreté. Il se résolut à partir pour l’Amérique ; mais il faut croire qu’il ne voyageait qu’à petites journées, car il s’arrêta à Clichy-la-Garenne, s’y trouva bien, s’y installa, y vécut et y mourut.