Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/252

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chacun retourna vers sa barque ou vers sa charrue. Ce n’est pas ce que nous avons proposé, discuté, voté qui a pu exercer quelque influence sur les destinées de l’Empire. Semblables aux Conseils généraux, nous n’avons pu émettre que des vœux. Je ne sais même pas si l’on en a tenu compte.

Pendant que nous pérorions sur les attributions des maires et des préfets, pendant que l’on déniait au gouvernement la faculté de désigner les candidats législatifs qui désiraient ne le point renverser, on s’agitait en haut lieu pour des questions plus graves. La Constitution de 1852, sur laquelle on vivait depuis dix-huit ans, avait reçu de telles modifications qu’elle était devenue méconnaissable. Dans un pays de régime plébiscitaire, c’était un inconvénient : on pouvait dire au gouvernement actuel : « En vertu de quel droit es-tu ? Pour être, il te manque l’assentiment de la nation que tu n’as pas consultée… » En outre, les impérialistes autoritaires prétendaient que le peuple se souciait peu de liberté et n’aurait point ratifié les réformes accomplies ; de leur côté, les républicains affirmaient que la France, si elle était appelée à prononcer un verdict, n’hésiterait pas à condamner la forme monarchique à disparaître. Sur la question posée de la sorte, les dissidences étaient profondes.

Dès 1869, après les élections législatives qui, nettement, avaient exprimé des tendances libérales, Rouher avait proposé à l’Empereur de s’adresser directement à la nation et de conclure ainsi un nouveau pacte avec elle. C’était logique et c’était loyal. Le projet fut, sinon repoussé, du moins ajourné. Émile Ollivier le reprit pour son compte et crut naïvement en être l’auteur. En somme, la situation était faussée, le Corps législatif élu en 1869 avait pour mission d’origine d’appliquer la Constitution de 1852, déjà singulièrement amendée par le seul fait de sa durée ; or l’évolution du 2 janvier 1870 l’avait amené à faire mouvoir le régime parlementaire, et c’était là une charge pour laquelle il n’avait point été nommé. Son autorité en était compromise et il fallait la lui rendre entière, intacte, en la fortifiant par un bain de suffrage universel. Le plébiscite fut donc décidé, malgré l’opposition du groupe des députés irréconciliables, et l’on se mit à l’œuvre pour le faire réussir.

Parmi les propriétaires de journaux qui entrèrent en relations avec Émile Ollivier, pour lui apporter l’influence de leur