Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/256

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reçu la communication des dépêches françaises, qui substituaient les négociations diplomatiques aux opérations militaires, Bismarck se serait écrié : « Ah ! Gaulois ! tu te mêles de nos affaires ; je te retrouverai quand l’occasion sera propice ! »

Le résultat de la campagne fut diamétralement contraire aux prévisions des Tuileries ; non seulement la Prusse agrandie n’accorda aucune extension à nos frontières, mais elle intrigua de façon à être un obstacle à l’acquisition du duché de Luxembourg ; l’Italie reçut la Vénétie à titre de don courtois et n’en exigea Rome qu’avec plus d’insistance, car le seul moyen, disait-elle, de faire taire les ambitions de toutes les anciennes capitales de la Péninsule était de donner à celle-ci sa capitale historique, sans laquelle l’œuvre d’unification était à jamais compromise.

Les événements qui se succédèrent coup sur coup, et qu’aggravait encore la situation de notre armée au Mexique, exercèrent une triste influence sur l’esprit de Napoléon III. Il se découragea de lui-même et, pour la première fois peut-être, douta de son avenir. La confiance l’avait abandonné et ne lui revint plus. Je puis l’affirmer, car j’en ai eu la preuve. Au-dessus des grands guichets du Carrousel ouverts sur le quai, en face du pont des Saints-Pères, on avait installé un bas-relief en bronze représentant l’Empereur à cheval. Le bas-relief était médiocre, plus encore que celui qui le remplace aujourd’hui. Hortense Cornu en parla à Napoléon III et lui dit : « C’est très laid ; vous devriez faire enlever cela. » Il sourit de ce sourire mélancolique qui lui était familier et répondit : « Pour le temps que ça restera en place, il est inutile d’y toucher. » C’est Hortense Cornu qui m’a raconté le fait. Au prince Napoléon qui, avec sa brusquerie habituelle, lui disait : « Le nouvel escalier que votre architecte a construit au Louvre est affreux », il répondit : « Tu n’as jamais que des choses pénibles à me dire, ce n’est pas aimable, quand tu me vois dans une pareille déveine. »

C’était la déveine, en effet ; à la loterie de la Souveraineté, il ne tirait plus que de mauvais numéros. Il savait qu’il ne pouvait être qu’un empereur victorieux ; toute défaite devant l’ennemi entraînerait sa déchéance, et il pressentait que tôt ou tard la France et la Prusse se rencontreraient sur les bords du Rhin, près de ce fleuve des grands conflits dont les flots ont roulé tant d’armes brisées dans les combats. Or la