Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/300

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fait secondaire pour faire comprendre non pas le désordre, mais l’insouciance qui régnait alors dans l’administration attachée à de vieux usages que l’état de guerre ne parvenait même pas à modifier. Lorsque René eut signé son engagement, on lui dit : « On va vous remettre votre feuille de route, afin que vous receviez votre équipement et votre numéro matricule. — Où est le dépôt ? — À Médéah. » René fit un bond, déclara qu’il s’engageait pour aller se battre en France et non pour aller voyager en Algérie. On lui répondit que, s’il consentait à payer son costume et son accoutrement, il serait immédiatement dirigé sur son régiment en campagne. Quelques jours après, il était vêtu en zouave et partait.

Il rejoignit l’armée la veille de l’affaire de Sedan, se battit, fut fait prisonnier, s’évada, traversa la Belgique, rentra à Paris et courut au bureau de recrutement pour se réengager dans le quatrième de zouaves, que le général Vinoy avait ramené intact. On lui donna sa feuille de route pour le dépôt, qui était non plus à Médéah cette fois, mais à Antibes. René en fut quitte pour acheter un nouveau costume, resta à Paris et fit partie de la petite troupe de 60 000 hommes qui fut à tous les combats et s’y montra héroïque. Il m’avait raconté l’histoire de son premier engagement au troisième de zouaves et je me rappelle en avoir pris texte pour faire, dans le Journal des Débats, un article qui demandait qu’un dépôt fictif fût organisé à la suite de tout régiment en guerre. Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’il n’en fut que cela.

Ces prodromes n’étaient point satisfaisants ; aucune nouvelle n’arrivait de l’armée, on en était surpris. Le mot du maréchal Lebœuf : « Nous sommes prêts, archi-prêts », avait été répété ; on en avait conclu que nous n’aurions qu’à marcher pour franchir la frontière ; on s’imaginait que l’on ne voulait pas faire connaître les mouvements de notre armée, qui certainement manœuvrait dans le Palatinat bavarois, et peut-être même de l’autre côté du Rhin. Les reporters de journaux s’empressaient d’aller rejoindre le quartier général ; ils y allaient comme à une partie de plaisir. Jamais je n’ai vu pareille illusion ; la confiance était tellement profonde, tellement universelle, que je finissais, malgré que j’en eusse, par en être pénétré. On croyait qu’il n’y avait qu’à se montrer pour vaincre.

Je m’étais arrêté à lire, sur une muraille, la proclamation