Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/43

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La preuve matérielle faisait défaut ; Bergeron fut acquitté. Il alla voir Landois pour le remercier ; Landois le mit à la porte, en lui disant : « Vous êtes un misérable ! »

Ce Bergeron se mêla de tous les complots contre le gouvernement et contre la vie de Louis-Philippe ; il vivait encore en 1877 ; il habitait alors Maisons-Laffitte et était courtier dans une compagnie d’assurances. Un commissaire de police aux délégations judiciaires, Gustave Macé, qui, aujourd’hui (1882), est le chef du service de sûreté, que j’avais eu à interroger fréquemment, lorsque je fis une étude sur les malfaiteurs[1], me donna sur Bergeron un renseignement dont j’aurais été stupéfait, si déjà je n’avais su à quoi m’en tenir sur la rigidité morale de bien des émeutiers et de bien des révolutionnaires. Vers la fin du règne de Louis-Philippe, Gustave Macé était secrétaire de son père, commissaire de police, chargé du service politique. Il m’affirma que Bergeron était en relations fréquentes avec ce dernier, et que souvent, lui, Gustave Macé, avait eu à transcrire pour le préfet, Gabriel Delessert, les renseignements dont le régicide converti n’était pas avare. Gustave Macé n’avait aucun intérêt à me tromper, et le fait en lui-même n’a rien d’improbable. Si l’on soulevait le masque de bien des personnages qui ont marqué dans les révolutions, et surtout dans la Commune, on ferait de singulières découvertes. En tout cas, il cacha bien son jeu, car il fut un des rares initiés au complot dont Morey était l’âme, Pépin le bailleur de fonds, Fieschi le bras et Boireau l’acteur apparent. Lorsque j’ai raconté l’histoire de l’attentat de Fieschi, il est des faits que j’ai passés sous silence, il en est d’autres que je me suis contenté d’indiquer par allusion. Tous les acteurs, tous les spectateurs du drame dorment depuis longtemps du sommeil dont on ne se réveille pas ; je n’ai plus à craindre de compromettre un survivant ; je puis parler.

On se rappelle les préliminaires de l’attentat. Un bourrelier nommé Morey, vieux jacobin exalté, sous une apparence endormie, affilié aux sociétés secrètes, surexcita jusqu’au délire la vanité de Fieschi, homme résolu et capable de tous les crimes pour sortir de la misère qui l’étreignait ; avec l’argent soutiré à un épicier vaniteux et sot que l’on appelait

  1. Paris, ses organes, etc. T. III, chap. XII.