Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/71

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en reprenions les incidents et nous y cherchions la vérité qui nous échappait, comme à tant d’autres. Legrand se mit à rire, et, de son fort accent bourguignon, il me dit : « J’imagine que Madeleine Bancal a fait un beau mariage. — Et pourquoi ? » Il me raconta alors une histoire tellement singulière que je le priai de vouloir bien m’en faire une note. Cette note, il me l’envoya le lendemain et je la reproduis ici textuellement :

« En 1840, je demeurais rue Mazarine, n° 57, à l’hôtel du Grand Balcon, tenu par M. et Mme Servais.

« La maison était pleine de jeunes étudiants ; deux locataires seulement faisaient exception : Vigroux, né à Silvanès (Aveyron), et Demoll, originaire de la Franche-Comté. Ils avaient environ trente-cinq ans, nous paraissaient très vieux et travaillaient tous deux à l’Encyclopédie du Droit, sous la direction de M. Carteret.

« Demoll, qui s’est, peu de temps après, brûlé la cervelle dans l’île Louviers, détestait Vigroux, qu’il affirmait être affilié à la Société de Jésus.

« Quant à Vigroux, maigre, petit, très noir, très laid, en butte aux railleries incessantes de la table d’hôte, il m’avait pris en affection, parce que j’étais le seul qui ne se moquât pas trop haut de ses croyances religieuses et de ses opinions légitimistes ; de plus, je ne le saluais jamais du sobriquet compliqué qu’on lui avait forgé en commun : « Vigroux-Cougous-Kihuiscouillebobotte ».

« Pour me distraire d’un assez violent chagrin et pour me faire reprendre goût au travail, il me proposa de devenir le médecin des eaux de Silvanès (thermales-ferrugineuses), alors abandonnées et que l’on songeait à remettre en vogue. Je ne faisais que commencer mes études, et le but était trop éloigné. Je partis et fis à peu près la moitié du tour de la France à pied et le sac sur le dos.

« À mon retour, il m’accueillit plus amicalement que par le passé. Il me dit un jour, en grande confidence, que, si je voulais me marier, il connaissait une demoiselle, un peu plus âgée que moi, point désagréable de sa personne, douée de toutes les qualités désirables, parfaitement élevée dans un grand pensionnat religieux (où elle était encore), orpheline et devant recevoir en dot une somme de huit cent mille francs. Il désirait me la montrer, avant de m’en dire le nom. Sur mon refus de commencer aucune démarche, avant de savoir