Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/80

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« À bas Hébert ! » — qui était alors ministre de la Justice et peu populaire, — exigeant que l’on illuminât à l’hôtel et menaçant d’y mettre le feu, si l’on n’obéissait pas. Il y eut un moment de trouble parmi les soldats du poste de l’état-major, voisin de la Chancellerie, et l’on fit demander du secours au colonel Talabot. Celui-ci, au lieu d’envoyer deux ou trois compagnies pour maintenir la foule, que la vue de quelques lampions placés en hâte sur le balcon du ministère avait déjà calmée, mit tout son bataillon en marche, se rendit place Vendôme par la rue des Capucines et découvrit le quatorzième de ligne qui, dès lors, formait tête de colonne et semblait protéger les dragons, massés derrière lui.

« Les compagnies étaient disposées en une sorte de bataillon carré, au centre duquel s’ouvrait un vide, où la plupart des officiers étaient réunis autour d’un lieutenant-colonel, qui était à cheval ; les soldats avaient l’arme au pied ; quelques vedettes indiquaient aux curieux et aux promeneurs les passages libres de la rue Saint-Augustin, de la rue Basse-du-Rempart, de la rue Caumartin, de la rue de Sèze ; on obéissait à la consigne et nul n’y faisait résistance.

« À neuf heures et demie, la colonne qui parcourait les boulevards en portant des lanternes et en criant d’illuminer se trouva face à face avec les soldats ; ceux-ci avaient serré les rangs et portaient l’arme au bras. Au cri : « On ne passe pas ! » la bande fit halte ; la queue, marchant toujours, poussa la tête, et il y eut quelque confusion. Les sentinelles s’étaient repliées devant la foule. Le lieutenant-colonel fit ouvrir la première division de son détachement et, seul, s’avança : « Que voulez-vous ? — Nous voulons que le ministre des Affaires étrangères illumine ! — Ça ne me regarde pas ! — Laissez-nous passer ! » Le lieutenant-colonel répliqua avec beaucoup de douceur : « Mes enfants, je suis soldat et je dois obéir ; j’ai reçu la consigne de ne laisser passer personne, et vous ne passerez pas. Si vous voulez aller plus loin, prenez la rue Basse-du-Rempart. » La foule cria : « Vive la ligne ! » M. Courant reprit : « Je suis très touché de votre sympathie ; mais je dois faire exécuter les ordres supérieurs ; je ne puis vous laisser passer. »

« À ce moment, un homme barbu, qui tenait une torche et semblait guider la colonne, fit un pas vers le colonel et