Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 2.djvu/301

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de la table appartenant à un débitant de tabacs nommé Rheinbold. C’étaient des femmes pour la plupart, la princesse Menchikoff, la princesse Marie Dolgorouki, la baronne de Plessen, Mme Zographo et une demoiselle de Bock, chanoinesse, fille d’une danseuse épousée par un gentilhomme hanovrien. Blonde, très blanche, encore appétissante, malgré ses quarante ans sonnés et son visage un peu bouffi, elle affectait d’être ultra-légitimiste, parce qu’elle était en relation de parenté avec un hobereau de Normandie, et faisait montre de ses opinions en portant au corsage une broche exagérée, représentant une fleur de lis. Deux jours avant, elle m’avait accosté dans l’avenue de Lichtenthal, pour me parler de « Monseigneur » et me demander si je n’irais pas à Paris, afin d’assister à l’entrée triomphale que l’on méditait. Je l’avais un peu plaisantée et elle m’avait déclaré qu’il fallait être plus incrédule que saint Thomas pour fermer les yeux à l’évidence.

Les femmes jacassaient entre elles sans s’écouter, et elles se levèrent toutes à la fois, en voyant approcher l’empereur Guillaume, qui sortait de la maison Messmer, où était son logis, en compagnie du prince Antoine Radziwill. Il s’arrêta, car il était d’une politesse raffinée avec les femmes. On échangea quelques paroles insignifiantes et la princesse Menchikoff lui dit : « Nous sommes affligées du chagrin que la mort de… a dû faire à Votre Majesté. » (Je ne me rappelle plus quel membre de la famille Hohenzollern venait de mourir, je crois cependant que c’était le prince Albrecht[1].) L’Empereur répondit avec un accent de tristesse : « Oui, cela m’a fait grand-peine ; c’est encore une conséquence de cette malheureuse guerre, qui nous a déjà coûté tant de monde. » Il y eut un instant de silence, puis, comme s’il voulait donner un autre cours à la conversation, il s’adressa à Mlle de Bock et lui dit : « Eh ! bon Dieu, quelle fleur de lis vous avez là ; c’est comme une cuirasse… » La chanoinesse, rouge de plaisir d’avoir été interpellée par l’Empereur, répondit : « Oh ! Sire, que Votre Majesté ne se moque pas ; c’est la dernière que l’on ait pu m’envoyer de Paris ; il n’y en a plus dans les magasins ; tout a été enlevé, car chacun veut en avoir quand

  1. Si la scène s’est effectivement passée en octobre 1873, il ne peut s’agir du prince Albrecht, quatrième fils de Frédéric-Guillaume III et de la reine Louise, né le 4 octobre 1809, et mort le 14 octobre 1872. (N. d. É.)