Page:Dumas - Georges, 1848.djvu/153

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contre, au lieu de mêler ce jeune homme plus profondément à sa vie, l’en eût-il éloigné tout à fait. Mais il n’en avait point été ainsi. Dieu avait décidé que Georges et Sara se reverraient dans un moment suprême : la scène de la rivière Noire avait eu lieu. À la curiosité qui avait accompagné la première apparition, s’étaient jointes la poésie et la reconnaissance qui entouraient la seconde. En un instant, Georges s’était transformé aux yeux de la jeune fille. L’étranger inconnu était devenu un ange libérateur. Tout ce que cette mort dont Sara avait été menacée promenait de douleurs, Georges le lui avait épargné ; tout ce que la vie à seize ans promet de plaisir, de bonheur et d’avenir, Georges, au moment où elle allait le perdre, le lui avait rendu. Enfin, quand l’ayant vu à peine, quand lui ayant à peine adressé la parole, elle allait se retrouver en face de lui, quand elle allait épancher tout ce que son âme contenait de reconnaissance, on lui défendait d’accorder à cet homme ce qu’elle eût accordé au premier étranger venu, et plus encore, on lui ordonnait de faire à cet homme une insulte qu’elle n’eût pas faite au dernier des hommes. Alors la reconnaissance refoulée en son cœur s’était changée en amour ; un regard avait tout dit à Georges, et un mot de Georges avait tout dit à Sara. Sara n’avait rien pu nier, Georges avait donc le droit de tout croire ; puis après l’impression était venue la réflexion. Sara n’avait pu s’empêcher de comparer la conduite de Henri, son futur époux, à celle de cet étranger qui n’était pas même pour elle une simple connaissance. Le premier jour, les railleries de Henri sur l’inconnu avaient blessé son esprit. L’indifférence de Henri courant à l’hallali du cerf quand sa fiancée échappait à peine à un danger mortel, avait froissé son cœur ; enfin ce ton de maître dont Henri lui avait parlé le jour du bal avait offensé son orgueil : si bien que, pendant cette longue nuit qui devait être une nuit joyeuse, et dont Henri avait fait une nuit triste et solitaire, Sara s’était interrogée pour la première fois peut-être, et pour la première fois elle avait reconnu qu’elle n’aimait pas son cousin. De là à savoir qu’elle en aimait un autre, il n’y avait qu’un pas.

Alors il arriva ce qui arrive en pareil cas : Sara, après avoir