Page:Dumas - Georges, 1848.djvu/64

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grand intérêt que personne à ce spectacle. Chaque fois qu’il arrive un bâtiment, n’importe de quel pays ce bâtiment arrive, je viens depuis quatorze années voir s’il ne m’apporte pas quelques lettres de mes enfants, ou mes enfants eux-mêmes ; et comme cela me fatiguerait trop d’être debout, je viens dès le matin m’asseoir ici à la même place d’où je les ai vus partir ; et je reste là tout le jour, jusqu’à ce que, chacun s’étant retiré, tout espoir soit perdu pour moi.

— Mais comment ne descendez-vous pas vous-même jusqu’au port ? demanda l’étranger.

— C’est aussi ce que j’ai fait pendant les premières années, répondit le vieillard ; mais alors je connaissais trop vite mon sort ; et comme chaque déception nouvelle devenait plus pénible, j’ai fini par m’arrêter ici, et j’envoie à ma place mon nègre Télémaque. Ainsi l’espoir dure plus longtemps. S’il revient vite, je crois qu’il m’annonce leur arrivée ; s’il tarde à revenir, je crois qu’il attend une lettre. Puis il revient la plupart du temps les mains vides. Alors je me lève et je m’en retourne seul comme je suis venu ; je rentre dans ma maison déserte, et je passe la nuit à pleurer en me disant : « Ce sera sans doute pour la prochaine fois ! »

— Pauvre père ! murmura l’étranger.

— Vous me plaignez, monsieur ? demanda le vieillard avec étonnement.

— Sans doute, je vous plains, répondit le jeune homme.

— Vous ne savez donc pas qui je suis ?

— Vous êtes un homme, et vous souffrez.

— Mais je suis mulâtre, répondit le vieillard d’une voix basse et profondément humiliée.

Une vive rougeur passa sur le front du jeune homme.

— Et moi aussi, monsieur, je suis mulâtre, répondit-il.

— Vous ! s’écria le vieillard.

— Oui, moi, répondit l’étranger.

— Vous êtes mulâtre ! vous, monsieur ? et le vieillard regardait avec étonnement le ruban rouge et bleu noué à la redingote de l’étranger. Vous êtes mulâtre ? oh ! alors votre pitié ne m’étonne plus. Je vous avais pris pour un blanc ; mais du moment où vous êtes homme de couleur comme moi, c’est autre chose ; vous êtes un ami, un frère.