Page:Dumas - Georges, 1848.djvu/71

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Seulement, il réfléchit plus profondément que jamais sur sa position, et comprit que la supériorité morale n’était rien sans la supériorité physique ; qu’il fallait l’une pour faire respecter l’autre, et que la réunion de ces deux qualités faisait seule un homme complet. À partir de cette heure, il changea complétement de manière de vivre ; de timide, retiré, inactif qu’il était, il devint joueur, turbulent, tapageur. Il travaillait bien encore, mais seulement assez pour conserver cette prééminence intellectuelle qu’il avait acquise dans les années précédentes. Dans les commencements, il fut maladroit, et l’on se moqua de lui. Georges reçut mal la plaisanterie, et cela à dessein. Georges n’avait pas naturellement le courage sanguin, mais le courage bilieux, c’est-à-dire que son premier mouvement, au lieu de le jeter dans le danger, était de faire un pas en arrière pour l’éviter. Il lui fallait la réflexion pour être brave, et quoique cette bravoure soit la plus réelle, puisqu’elle est la bravoure morale, il s’en effraya comme d’une lâcheté.

Il se battit donc à chaque querelle, ou plutôt il fut battu ; mais vaincu une fois, il recommença tous les jours jusqu’à ce qu’il fût vainqueur, non pas parce qu’il était le plus fort, mais parce qu’il était plus aguerri, parce que au milieu du combat le plus acharné il conservait un admirable sang-froid, et que, grâce à ce sang-froid, il profitait de la moindre faute de son adversaire. Cela le fit respecter, et dès lors on commença à regarder à deux fois pour l’insulter, car si faible que soit un ennemi, on hésite à engager la lutte avec lui quand on le sait déterminé ; d’ailleurs cette prodigieuse ardeur avec laquelle il embrassait cette nouvelle vie portait ses fruits : la force lui venait peu à peu ; aussi, encouragé par ces premiers essais, tant que durèrent les vacances suivantes, Georges n’ouvrit pas un livre ; il commença à apprendre à nager, à faire des armes, à monter à cheval, s’imposant une fatigue continuelle, fatigue qui plus d’une fois lui donna la fièvre, mais à laquelle il finit cependant par s’habituer : alors aux exercices d’adresse il ajouta des travaux de force : pendant des heures entières il bêchait la terre comme un laboureur ; pendant des jours entiers il portait des fardeaux comme un manœuvre ; puis, le soir venu, au