Page:Dumas - La Dame de Monsoreau, 1846.djvu/204

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fièvre, s’occupa de guetter lui-même son larron d’honneur ; mais, comme il ne découvrit personne, il demeura plus convaincu que jamais de l’hypocrisie du duc d’Anjou et de ses mauvaises intentions au sujet de Diane.

Bussy ne discontinua pas ses visites de jour à la maison du grand veneur. Seulement il fut averti par Remy des fréquents espionnages du convalescent, et s’abstint de venir la nuit par la fenêtre !

Chicot faisait deux parts de son temps :

L’une était consacrée à son maître bien-aimé Henri de Valois qu’il quittait le moins possible, le surveillant comme fait une mère de son enfant.

L’autre était pour son tendre ami Gorenflot, qu’il avait déterminé à grand’peine depuis huit jours à retourner à sa cellule, où il l’avait reconduit et où il avait reçu de l’abbé, messire Joseph Foulon, le plus charmant accueil.

À cette première visite, on avait fort parlé de la piété du roi ; et le prieur paraissait on ne peut plus reconnaissant à Sa Majesté de l’honneur qu’elle faisait à l’abbaye en la visitant. Cet honneur était même plus grand qu’on ne s’y était attendu d’abord : Henri sur la demande du vénérable abbé avait consenti à passer la journée et la nuit en retraite dans un couvent.

Chicot confirma l’abbé dans cette espérance, à laquelle il n’osait s’arrêter, et comme on savait que Chicot avait l’oreille du roi, on l’invita fort à revenir, ce que Chicot promit de faire. Quant à Gorenflot, il grandit de dix coudées aux yeux des moines. C’était en effet un coup de partie à lui d’avoir ainsi capté toute la confiance de Chicot, Machiavel, de politique mémoire, n’eût pas mieux fait.

Invité à revenir, Chicot revint ; et comme avec lui, dans ses poches, sous son manteau, dans ses larges bottes, il apportait des flacons de vins des crus les plus rares et les plus recherchés, frère Gorenflot le recevait encore mieux que messire Joseph Foulon.

Alors il s’enfermait des heures entières dans la cellule du moine, partageant, au dire général, ses études et ses extases. L’avant-veille de la Fête-Dieu, il passa même la nuit tout entière dans le couvent ; le lendemain, le bruit courait à l’abbaye que Gorenflot avait déterminé Chicot à prendre la robe.

Quant au roi, il donnait pendant ce temps de bonnes leçons d’escrime à ses amis, cherchant avec eux des coups nouveaux, et s’étudiant surtout à exercer d’Épernon, à qui le sort avait donné un si rude adversaire, et que l’attente du jour décisif préoccupait fort visiblement.

Quelqu’un qui eût parcouru la ville à de certaines heures de la nuit eût rencontré dans le quartier Sainte-Geneviève, les moines étranges dont nos premiers chapitres ont fourni quelques descriptions, et qui ressemblaient beaucoup plus à des reîtres qu’à des frocards. Enfin, nous pourrions ajouter pour compléter le tableau que nous avons commencé d’esquisser ; nous pourrions ajouter, disons-nous, que l’hôtel de Guise était devenu à la fois l’antre le plus mystérieux et le plus turbulent, le plus peuplé au dedans et le plus désert au dehors qu’il se puisse voir ; que des conciliabules se tenaient chaque soir dans la grande salle, après qu’on avait eu soin de fermer hermétiquement les jalousies et que ces conciliabules étaient précédés de dîners auxquels on n’invitait que des hommes et que présidait cependant madame de Montpensier.

Ces sortes de détails, que nous trouvons dans les mémoires du temps, nous sommes forcé de les donner à nos lecteurs, attendu qu’ils ne les trouveraient pas dans les archives de la police. En effet, la police de ce bénin règne ne soupçonnait même pas ce qui se tramait, quoique le complot, comme on le pourra voir, fût d’importance, et les dignes bourgeois qui faisaient leur ronde nocturne, salade en tête et hallebarde au poing, ne le soupçonnaient pas plus qu’elle, n’étant point gens à deviner d’autres dangers que ceux qui résultent du feu, des voleurs, des chiens enragés et des ivrognes querelleurs.

De temps en temps, quelque patrouille s’arrêtait bien devant l’hôtel de la Belle-Étoile rue de l’Arbre-Sec ; mais maître la Hurière était connu pour un si zélé catholique, que l’on ne doutait point que le grand bruit qui se menait chez lui ne fût mené pour la plus grande gloire de Dieu.

Voilà dans quelles conditions la ville de Paris atteignit, jour par jour, le matin de cette grande solennité abolie par le gouvernement constitutionnel, et qu’on appelle la Fête-Dieu.

Le matin de ce grand jour, il faisait un temps superbe, et les fleurs qui jonchaient les rues envoyaient au loin leurs parfums embaumés. Ce matin, disons-nous, Chicot qui, depuis quinze jours, couchait assidûment dans la chambre du roi, réveilla Henri de bonne heure ; personne n’était encore entré dans la chambre royale.

— Ah ! mon pauvre Chicot, s’écria Henri, foin de toi ! Je n’ai jamais vu homme plus mal choisir son temps. Tu me tires du plus doux songe que j’aie fait de ma vie.

— Et que rêvais-tu donc, mon fils ? demanda Chicot.

— Je rêvais que Quélus avait transpercé Antraguet d’un coup de seconde, et qu’il nageait, ce cher ami, dans le sang de son adversaire. Mais voici le jour. Allons prier le Seigneur que mon rêve se réalise. Appelle, Chicot, appelle !

— Que veux-tu donc ?

— Mon cilice et mes verges.

— Tu n’aimerais pas mieux un bon déjeuner ? demanda Chicot.

— Païen, dit Henri, qui veux entendre la messe de la Fête-Dieu l’estomac plein !

— C’est juste.

— Appelle, Chicot, appelle !

— Patience, dit Chicot, il est huit heures à peine, et tu as le temps de te fustiger jusqu’à ce soir. Causons premièrement : veux-tu causer avec ton ami ? tu ne t’en repentiras pas, Valois, foi de Chicot.

— Eh bien, causons, dit Henri, mais fais vite.

— Comment divisons-nous notre journée, mon fils ?

— En trois parties.

— En l’honneur de la sainte Trinité, très bien. Voyons ces trois parties.

— D’abord la messe à Saint-Germain-l’Auxerrois.

— Bien.

— Au retour au Louvre, la collation.

— Très bien !

— Puis processions de pénitents par les rues, en s’arrêtant, pour faire des stations, dans les principaux couvents de Paris, en commençant par les Jacobins et en finissant par Sainte-Geneviève, où j’ai promis au prieur de faire retraite jusqu’au lendemain dans la cellule d’une espèce de saint qui passera la nuit en prières pour assurer le succès de nos armes.

— Je le connais.

— Le saint ?

— Parfaitement.

— Tant mieux, tu m’accompagneras, Chicot ; nous prierons ensemble.

— Oui, sois tranquille.

— Alors, habille-toi et viens.

— Attends donc !

— Quoi ?

— J’ai encore quelques détails à te demander.

— Ne peux-tu les demander tandis qu’on m’accommodera ?

— J’aime mieux te les demander tandis que nous sommes seuls.

— Fais donc vite, le temps se passe.

— Ta cour, que fait-elle ?

— Elle me suit.

— Ton frère ?

— Il m’accompagne.

— Ta garde ?

— Les gardes françaises m’attendent avec Crillon au Louvre ; les Suisses m’attendent à la porte de l’abbaye.

— À merveille ! dit Chicot, me voilà renseigné.

— Je puis donc appeler ?

— Appelle.