Page:Dumas - La Dame de Monsoreau, 1846.djvu/34

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Pendant ce temps, le duc d’Anjou disait tout bas à Bussy, qui marchait à ses côtés :

— Regarde bien, Bussy, regarde bien à droite, cette maison de bois qui abrite sous son pignon une petite statue de la Vierge ; suis de l’œil la même ligne et compte, la maison à la Vierge comprise, quatre autres maisons.

— Bien, dit Bussy.

— C’est la cinquième, dit le duc, celle qui est juste en face de la rue Sainte-Catherine.

— Je la vois, monseigneur ; tenez, voici, au bruit de nos trompettes qui annoncent la roi, toutes les maisons qui se garnissent de curieux.

— Excepté celle que je t’indique, cependant, dit le duc, dont les fenêtres demeurent fermées,

— Mais dont un coin du rideau s’entr’ouvre, dit Bussy avec un effroyable battement de cœur.

— Sans que toutefois on puisse rien apercevoir. Oh ! la dame est bien gardée, on se garde bien. En tout cas, voici la maison : à l’hôtel, je t’en donnerai la clé.

Bussy darda son regard par cette étroite ouverture : mais quoique ses yeux restassent constamment fixés sur elle, il ne vit rien.

En revenant à l’hôtel d’Anjou, le duc donna effectivement à Bussy la clé de la maison désignée, en lui recommandant de nouveau de faire bonne garde ; Bussy promit tout ce que voulut le duc, et repassa par l’hôtel.

— Eh bien ? dit-il à Remy.

— Je vous ferai la même question, monseigneur.

— Tu n’as rien trouvé ?

— La maison est aussi inabordable le jour que la nuit. Je flotte entre cinq ou six maisons qui se touchent.

— Alors, dit Bussy, je crois que j’ai été plus heureux que toi, mon cher le Haudouin.

— Comment cela, monseigneur, vous avez donc cherché de votre côté ?

— Non. Je suis passé dans la rue seulement.

— Et vous avez reconnu la porte ?

— La Providence, mon cher ami, a des voies détournées et des combinaisons mystérieuses.

— Alors, vous êtes sûr ?

— Je ne dis pas que je suis sûr ; mais j’espère.

— Et quand saurai-je si vous avez eu le bonheur de retrouver ce que vous cherchiez ?

— Demain matin.

— En attendant, avez-vous besoin de moi ?

— Aucunement, mon cher Remy.

— Vous ne voulez pas que je vous suive ?

— Impossible.

— Soyez prudent, au moins, monseigneur.

— Ah ! dit Bussy, la recommandation est inutile ; je suis connu pour cela.

Bussy dîna en homme qui ne sait pas où ni de quelle façon il soupera ; puis, à huit heures sonnant, il choisit la meilleure de ses épées, attacha, malgré l’ordonnance que le roi venait de promulguer, une paire de pistolets à sa ceinture, et se fit porter dans la litière, à l’extrémité de la rue Saint-Paul.

Arrivé là, il reconnut la maison à la statue de la Vierge, compta les quatre maisons suivantes, s’assura bien que la cinquième était la maison désignée, et alla, enveloppé dans un grand manteau de couleur sombre, se blottir à l’angle de la rue Sainte-Catherine ; bien décidé à attendre deux heures, et au bout de deux heures, si personne ne venait, à agir pour son propre compte.

Neuf heures sonnaient à Saint-Paul comme Bussy s’embusquait.

Il était là depuis dix minutes à peine, quand, à travers l’obscurité, il vit arriver, par la porte de la Bastille, deux cavaliers. À la hauteur de l’hôtel des Tournelles, ils s’arrêtèrent. L’un d’eux mit pied à terre, jeta la bride aux mains du second, qui, selon toute probabilité, était un laquais, et, après lui avoir vu reprendre le chemin par lequel ils étaient venus, après l’avoir vu se perdre, lui et ses deux chevaux, dans l’obscurité, il s’avança vers la maison confiée à la surveillance de Bussy.

Arrivé à quelques pas de la maison, l’inconnu décrivit un grand cercle, comme pour explorer les environs du regard ; puis, croyant être sûr qu’il n’était point observé, il s’approcha de la porte et disparut.

Bussy entendit le bruit de cette porte qui se refermait derrière lui.

Il attendit un instant, de peur que le personnage mystérieux ne fût resté en observation derrière le guichet. Puis, quelques minutes s’étant écoulées, il s’avança à son tour, traversa la chaussée, ouvrit la porte, et, instruit par l’expérience, il la referma sans bruit.

Alors il se retourna : le guichet était bien à la hauteur de son œil, et c’était bien, selon toute probabilité, par ce guichet qu’il avait regardé Quélus.

Ce n’était pas tout, et Bussy n’était pas venu pour rester là. Il s’avança lentement, tâtonnant aux deux côtés de l’allée, au bout de laquelle, à gauche, il trouva la première marche d’un escalier.

Là, il s’arrêta pour deux raisons ; d’abord il sentait ses jambes faiblir sous le poids de l’émotion, ensuite il entendait une voix qui disait :

— Gertrude, prévenez votre maîtresse que c’est moi, et que je veux entrer.

La demande était faite d’un ton trop impératif pour souffrir un refus ; au bout d’un instant, Bussy entendit la voix d’une femme de chambre qui répondait :

— Passez au salon, monsieur ; madame va venir vous y rejoindre.

Puis il entendit encore le bruit d’une porte qui se refermait.

Bussy alors pensa aux douze marches qu’avait comptées Remy ; il compta douze marches à son tour, et se trouva sur le palier.

Il se rappela le corridor et les trois portes, fit quelques pas en retenant sa respiration et en étendant la main devant lui. Une première porte se trouva sous sa main, c’était celle par laquelle l’inconnu était entré ; il poursuivit son chemin, en trouva une seconde, chercha, sentit une seconde clé, et, tout frissonnant des pieds à la tête, il fit tourner cette clé dans la serrure et poussa la porte.

La chambre dans laquelle se trouva Bussy était complètement obscure, moins la portion de cette chambre qui recevait, par une porte latérale, un reflet de lumières du salon.

Ce reflet portait sur une fenêtre, tendue de deux rideaux de tapisserie, qui firent passer un nouveau frisson de joie dans le cœur du jeune homme.

Ses yeux se portèrent sur la partie du plafond éclairée par cette même lumière, et il reconnut le plafond mythologique qu’il avait déjà remarqué ; il étendit la main et sentit le lit sculpté.

Il n’y avait plus de doute pour lui ; il se retrouvait dans cette chambre où il s’était réveillé, pendant cette nuit où il avait reçu la blessure qui lui avait valu l’hospitalité.

Ce fut un bien autre frisson encore qui passa par les veines de Bussy lorsqu’il toucha ce lit, et qu’il se sentit tout enveloppé de ce délicieux parfum qui s’échappe de la couche d’une femme jeune et belle.

Bussy s’enveloppa dans les rideaux du lit et écouta.

On entendait dans la chambre à côté le pas impatient de l’inconnu ; de temps en temps il s’arrêtait, murmurant entre ses dents :

— Eh bien, viendra-t-elle ?

À la suite de l’une de ces interpellations, une porte s’ouvrit dans le salon ; la porte semblait parallèle à celle qui était déjà entr’ouverte. Le tapis frémit sous la pression d’un petit pied ; le frôlement d’une robe de soie arriva jusqu’à l’oreille de Bussy, et le jeune homme entendit une voix de femme empreinte à la fois de crainte et de dédain, qui disait :

— Me voici, monsieur, que me voulez-vous encore ?

— Oh ! oh ! pensa Bussy en s’abritant sous son rideau, si cet homme est l’amant, je félicite fort le mari.