Page:Dumas - La Dame de Monsoreau, 1846.djvu/41

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instinctive que raisonnée. Je n’avais à lui reprocher que la mort d’une biche, et c’était un crime bien léger pour un chasseur.

J’allai donc à lui.

— Eh bien ? demanda-t-il.

— Monsieur, j’ai lu la lettre de mon père ; il me dit que vous êtes prêt à me conduire hors d’ici, mais il ne me dit pas où vous me conduisez.

— Je vous conduis où le baron vous attend, mademoiselle.

— Et où m’attend-il ?

— Au château de Méridor.

— Ainsi je vais revoir mon père ?

— Dans deux heures.

— Oh ! monsieur, si vous dites vrai…

Je m’arrêtai ; le comte attendait visiblement la fin de ma phrase.

— Comptez sur toute ma reconnaissance, ajoutai-je d’une voix tremblante et affaiblie, car je devinais quelle chose il pouvait attendre de cette reconnaissance que je n’avais pas la force de lui exprimer.

— Alors, mademoiselle, dit le comte, vous êtes prête à me suivre ?

Je regardai Gertrude avec inquiétude ; il était facile de voir que cette sombre figure du comte ne la rassurait pas plus que moi.

— Réfléchissez que chaque minute qui s’envole est précieuse pour vous au delà de ce que vous pouvez imaginer, dit-il. Je suis en retard d’une demi-heure à peu près ; il va être dix heures bientôt, et n’avez-vous point reçu l’avis qu’à dix heures le prince serait au château de Beaugé ?

— Hélas ! oui, répondis-je.

— Le prince une fois ici, je ne puis plus rien pour vous que risquer sans espoir ma vie, que je risque en ce moment avec la certitude de vous sauver.

— Pourquoi mon père n’est-il donc pas venu ?

— Pensez-vous que votre père ne soit pas entouré ? Pensez-vous qu’il puisse faire un pas sans qu’on sache où il va ?

— Mais vous ? demandai-je.

— Moi, c’est autre chose ; moi, je suis l’ami, le confident du prince.

— Mais, monsieur, m’écriai-je, si vous êtes l’ami, si vous êtes le confident du prince, alors…

— Alors je le trahis pour vous ; oui, c’est bien cela. Aussi vous disais-je tout à l’heure que je risquais ma vie pour sauver votre honneur.

Il y avait un tel accent de conviction dans cette réponse du comte, et elle était si visiblement d’accord avec la vérité, que, tout en éprouvant un reste de répugnance à me confier à lui, je ne trouvais pas de mots pour exprimer cette répugnance.

— J’attends, dit le comte.

Je regardai Gertrude, aussi indécise que moi.

— Tenez, me dit M. de Monsoreau, si vous doutez encore, regardez de ce côté.

Et, du côté opposé à celui par lequel il était venu, longeant l’autre rive de l’étang, il me montra une troupe de cavaliers qui s’avançaient vers le château.

— Quels sont ces hommes ? demandai-je.

— C’est le duc d’Anjou et sa suite, répondit le comte.

— Mademoiselle, mademoiselle, dit Gertrude, il n’y a pas de temps à perdre.

— Il n’y en a déjà que trop de perdu, dit le comte ; au nom du ciel, décidez-vous donc !

Je tombai sur une chaise, les forces me manquaient.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! que faire ? murmurai-je.

— Écoutez, dit le comte, écoutez, ils frappent à la porte.

En effet, on entendit retentir le marteau sous la main de deux hommes que nous avions vus se détacher du groupe pour prendre les devants.

— Dans cinq minutes, dit le comte, il ne sera plus temps.

J’essayai de me lever ; mes jambes faiblirent.

— À moi, Gertrude ! balbutiai-je, à moi !

— Mademoiselle, dit la pauvre fille, entendez-vous la porte qui s’ouvre ? Entendez-vous les chevaux qui piétinent dans la cour ?

— Oui ! oui ! répondis-je en faisant un effort, mais les forces me manquent.

— Oh ! n’est-ce que cela ? dit-elle, et elle me prit dans ses bras, me souleva comme elle eût fait d’un enfant, et me remit dans les bras du comte.

En sentant l’attouchement de cet homme, je frissonnai si violemment, que je faillis lui échapper et tomber dans le lac.

Mais il me serra contre sa poitrine et me déposa dans le bateau.

Gertrude m’avait suivie et était descendue sans avoir besoin d’aide.

Alors je m’aperçus que mon voile s’était détaché et flottait sur l’eau.

L’idée me vint qu’il indiquerait notre trace.

— Mon voile ! mon voile ! dis-je au comte ; rattrapez donc mon voile !

Le comte jeta un coup d’œil vers l’objet que je lui montrais du doigt.

— Non, dit-il, mieux vaut que cela soit ainsi.

Et, saisissant les avirons, il donna une si violente impulsion à la barque, qu’en quelques coups de rames nous nous trouvâmes près d’atteindre la rive de l’étang.

En ce moment, nous vîmes les fenêtres de ma chambre s’éclairer : des serviteurs entraient avec des lumières.

— Vous ai-je trompée ? dit M. de Monsoreau, et était-il temps ?

— Oh ! oui, oui, monsieur, lui dis-je, vous êtes bien véritablement mon sauveur.

Cependant les lumières couraient avec agitation, tantôt dans ma chambre, tantôt dans celle de Gertrude. Nous entendîmes des cris, un homme entra, devant lequel s’écartèrent tous les autres. Cet homme s’approcha de la fenêtre ouverte, se pencha en dehors, aperçut le voile flottant sur l’eau, et poussa un cri.

— Voyez-vous que j’ai bien fait de laisser là ce voile ? dit le comte ; le prince croira que, pour lui échapper, vous vous êtes jetée dans le lac, et tandis qu’il vous fera chercher, nous fuirons.

C’est alors que je tremblai réellement devant les sombres profondeurs de cet esprit qui, d’avance, avait compté sur un pareil moyen.

En ce moment nous abordâmes.


CHAPITRE XIV.

CE QUE C’ÉTAIT QUE DIANE DE MÉRIDOR. — LE TRAITÉ


Il se fit encore un instant de silence. Diane, presque aussi émue à ce souvenir qu’elle l’avait été à la réalité, sentait sa voix prête à lui manquer. Bussy l’écoutait avec toutes les facultés de son âme, et il vouait d’avance une haine éternelle à ses ennemis, quels qu’ils fussent.

Enfin, après avoir respiré un flacon qu’elle tira de sa poche, Diane reprit :

— À peine eûmes-nous mis pied à terre, que sept ou huit hommes accoururent à nous. C’étaient des gens au comte, parmi lesquels il me sembla reconnaître les deux serviteurs qui accompagnaient notre litière quand nous avions été attaqués par ceux-là qui m’avaient conduite au château de Beaugé. Un écuyer tenait en main deux chevaux ; l’un des deux était le cheval noir du comte ; l’autre était une haquenée blanche qui m’était destinée. Le comte m’aida à monter la haquenée, et quand je fus en selle il s’élança sur son cheval.

Gertrude monta en croupe d’un des serviteurs du comte.

Ces dispositions furent à peines faites, que nous nous éloignâmes au galop.

J’avais remarqué que le comte avait pris ma haquenée par la bride, et je lui avais fait observer que je montais assez bien à cheval pour qu’il se dispensât de cette précaution ; mais il me répondit que ma monture était ombrageuse et pourrait faire quelque écart qui me séparerait de lui.

Nous courions depuis dix minutes, quand j’entendis la