Page:Dumas - La Dame de Monsoreau, 1846.djvu/54

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


se nommait le dispensateur des dons de Cérès et de Bacchus, que versait incessamment la fameuse corne mythologique qui servait d’enseigne à sa maison.


CHAPITRE VIII.

OÙ LE LECTEUR AURA LE PLAISIR DE FAIRE CONNAISSANCE AVEC FRÈRE GORENFLOT, DONT IL A DÉJÀ ÉTÉ PARLÉ DEUX FOIS DANS LE COURS DE CETTE HISTOIRE.


À la belle journée avait succédé une belle soirée ; seulement, comme la journée avait été froide, la soirée était plus froide encore. On voyait se condenser sous le chapeau des bourgeois attardés la vapeur de leur haleine rougie par les lueurs du falot. On entendait distinctement les pas des passants sur le sol glacé, et le hum sonore arraché par la froidure et répercuté par les surfaces élastiques, comme dirait un physicien de nos jours. En un mot, il faisait une de ces jolies gelées printanières qui font trouver un double charme à la belle couleur rose des vitres d’une hôtellerie.

Chicot entra dans la salle d’abord, plongea ses regards dans tous les coins et recoins, et, ne trouvant point parmi les hôtes de maître Claude celui qu’il cherchait, il passa familièrement à la cuisine.

Le maître de l’établissement était en train d’y faire une lecture pieuse, tandis qu’un flot de friture contenu dans une immense poêle était en train d’attendre le degré de chaleur nécessaire à l’introduction dans cette poêle de plusieurs merlans tout enfarinés.

Au bruit que fit Chicot en entrant, maître Bonhomet leva la tête.

— Ah ! c’est vous, mon gentilhomme ! dit-il en fermant son livre. Bonsoir et bon appétit.

— Merci du double souhait, quoique la moitié en soit faite autant à votre profit qu’au mien. Mais cela dépendra.

— Comment ? cela dépendra !

— Oui, vous savez que je ne puis souffrir manger seul.

— S’il le faut, monsieur, dit Bonhomet en levant son bonnet pistache, je souperai avec vous.

— Merci, mon cher hôte, quoique je vous sache excellent convive ; mais je cherche quelqu’un.

— Frère Gorenflot peut-être ? demanda Bonhomet.

— Justement, répondit Chicot ; a-t-il commencé de souper ?

— Non, pas encore ; mais dépêchez-vous cependant.

— Que je me dépêche ?

— Oui, car dans cinq minutes il aura fini.

— Frère Gorenflot n’a pas commencé de souper, et dans cinq minutes il aura fini, dites-vous ?

Et Chicot secoua la tête, ce qui, dans tous les pays du monde, passe pour le signe de l’incrédulité.

— Monsieur, dit maître Claude, c’est aujourd’hui mercredi, et nous entrons en carême.

— Eh bien, dit Chicot d’un air qui prouvait peu en faveur des tendances religieuses de Gorenflot, après ?

— Ah ! dame, répliqua Claude avec un geste qui signifiait évidemment : Je ne comprends pas plus que vous, mais c’est ainsi.

— Décidément, répliqua Chicot, il y a quelque chose de dérangé dans la machine sublunaire, cinq minutes pour le souper de Gorenflot ! Je suis destiné à voir aujourd’hui des choses miraculeuses.

Et de l’air d’un voyageur qui met le pied sur une terre inconnue, Chicot fit quelques pas vers une espèce de cabinet particulier, dont il poussa la porte vitrée, fermée d’un rideau de laine à carreaux blancs et roses, et dans le fond duquel il aperçut, à la lueur d’une chandelle à la mèche fumeuse, le digne moine qui retournait négligemment sur son assiette une maigre portion d’épinards cuits à l’eau, qu’il essayait de rendre plus savoureux par l’introduction dans cette substance herbacée d’un reste de fromage de Suresnes.

Pendant que le digne frère opère ce mélange avec une moue indiquant qu’il ne compte pas beaucoup sur cette triste combinaison, essayons de le présenter à nos lecteurs sous un jour qui les dédommagera d’avoir tardé si longtemps à faire sa connaissance.

Frère Gorenflot pouvait avoir trente-huit ans et cinq pieds de roi. Cette taille, un peu exiguë peut-être, était rachetée, à ce que disait le frère, par l’admirable harmonie des proportions ; car, ce qu’il perdait en hauteur, il le rattrapait en largeur, comptant près de trois pieds de diamètre d’une épaule à l’autre, ce qui, comme chacun le sait, équivaut à neuf pieds de circonférence.

Au centre de ces omoplates herculéennes s’emmanchait un large cou sillonné de muscles gros comme le pouce et saillants comme des cordes. Malheureusement le cou, lui aussi, se trouvait en proportion avec le reste, c’est-à-dire qu’il était gros et court, ce qui, aux premières émotions un peu fortes qu’éprouverait frère Gorenflot, rendrait l’apoplexie imminente. Mais, ayant la conscience de cette défectuosité et du danger qu’elle lui faisait courir, frère Gorenflot ne s’impressionnait jamais ; il était même, nous devons le dire, fort rare de le voir affecté aussi visiblement qu’il l’était à l’heure où Chicot entra dans le cabinet.

— Eh ! notre ami, que faites-vous donc là ? s’écria notre Gascon en regardant alternativement les herbes, Gorenflot, la chandelle non mouchée et certain hanap rempli jusqu’aux bords d’une eau teinte à peine par quelques gouttes de vin.

— Vous le voyez, mon frère, je soupe, répondit Gorenflot en faisant vibrer une voix puissante comme la cloche de son abbaye.

— Vous appelez cela souper, vous, Gorenflot ? Des herbes, du fromage ? Allons donc ! s’écria Chicot.

— Nous sommes dans l’un des premiers mercredis de carême ; faisons notre salut, mon frère, faisons notre salut ! répondit Gorenflot en nasillant et en levant béatiquement les yeux au ciel.

Chicot demeura stupéfait ; son regard indiquait qu’il avait déjà plus d’une fois vu Gorenflot glorifier d’une autre manière ce saint temps de carême dans lequel un venait d’entrer.

— Notre salut ? répéta-t-il, et que diable l’eau et les herbes ont-elles à faire avec notre salut ?

Vendredi chair ne mangeras,
Ni le mercredi mêmement,


dit Gorenflot.

— Mais à quelle heure avez-vous déjeuné ?

— Je n’ai point déjeuné, mon frère, dit le moine en nasillant de plus en plus.

— Ah ! s’il ne s’agit que de nasiller, dit Chicot, je suis prêt à faire assaut avec tous les génovéfains du monde. Alors, si vous n’avez pas déjeuné, dit Chicot en nasillant en effet d’une façon immodérée, qu’avez-vous fait, mon frère ?

— J’ai composé un discours, reprit Gorenflot en relevant fièrement la tête.

— Ah bah ! un discours, et pourquoi faire ?

— Pour le prononcer ce soir à l’abbaye.

— Tiens ! pensa Chicot, un discours ce soir ! c’est drôle.

— Et même, ajouta Gorenflot en portant à sa bouche une première fourchetée d’épinards au fromage, il faut que je songe à rentrer ; mon auditoire s’impatienterait peut-être.

Chicot songea au nombre infini de moines qu’il avait vus s’avancer vers l’abbaye, et se rappelant que M. de Mayenne, selon toute probabilité, était au nombre de ces moines, il se demanda comment Gorenflot, qui, jusqu’à ce jour, avait été apprécié pour des qualités qui n’avaient aucun rapport avec l’éloquence, avait été choisi par son supérieur Joseph Foulon, alors abbé de Sainte-Geneviève, pour prêcher devant le prince lorrain et une si nombreuse assemblée.

— Bah ! dit-il, et à quelle heure prêchez-vous ?

— De neuf heures à neuf heures et demie, mon frère.

— Bon. Nous avons neuf heures moins un quart. Vous me donnerez bien cinq minutes. Ventre de biche ! il y a plus de huit jours que nous n’avons trouvé l’occasion de dîner ensemble.

— Ce n’est point notre faute, dit Gorenflot, et notre amitié