Page:Dumas - La Dame de Monsoreau, 1846.djvu/62

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


instant que tous les prieurs, abbés et doyens de Sainte-Geneviève, depuis Optat, mort en 533, jusqu’à Pierre Boudin, prédécesseur du supérieur actuel, ressuscitaient dans leurs tombeaux, situés dans la crypte où dormaient autrefois les reliques de sainte Geneviève, et allaient, selon l’exemple qui leur était donné, soulever de leurs crânes osseux les dalles du chœur.

Mais ce doute ne fut pas long.

— Frère Monsoreau, dit un des trois moines du chœur à celui qui venait d’apparaître d’une si étrange manière, la personne que nous attendons est-elle arrivée ?

— Oui, messeigneurs, répondit celui auquel la question était adressée, et elle attend.

— Ouvrez-lui la porte, et qu’elle vienne à nous.

— Bon, dit Chicot, il paraît que la comédie avait deux actes, et que je n’avais encore vu jouer que le premier. Deux actes ! mauvaise coupe.

Et, tout en plaisantant avec lui-même, Chicot n’en éprouvait pas moins un dernier frisson qui semblait faire jaillir un millier de pointes aiguës de la stalle de bois sur laquelle il se tenait assis.

Cependant frère Monsoreau descendait un des escaliers qui conduisaient de la nef au chœur, et venait ouvrir la porte de bronze donnant dans la crypte située entre les deux escaliers.

En même temps, le moine du milieu abaissait son capuchon, et montrait la grande cicatrice, noble signe auquel les Parisiens reconnaissaient avec tant d’ivresse celui qui déjà passait pour le héros des catholiques, en attendant qu’il devînt leur martyr.

— Le grand Henri de Guise en personne, le même que S. M. très imbécile croit occupé au siège de la Charité ! Ah ! je comprends maintenant, s’écria Chicot, celui qui est à sa droite et qui a béni les assistants, c’est le cardinal de Lorraine, tandis que celui qui est à sa gauche, qui parlait à ce mirmidon d’enfant de chœur, c’est monseigneur de Mayenne, mon ami ; mais où donc, dans tout cela, est maître Nicolas David ?

En effet, comme pour donner immédiatement raison aux suppositions de Chicot, le capuchon du moine de droite et le capuchon du moine de gauche s’étaient abaissés et avaient mis à jour la tête intelligente, le front large et l’œil perçant du fameux cardinal, et le masque infiniment plus vulgaire du duc de Mayenne.

— Ah ! je te reconnais, dit Chicot, trinité peu sainte, mais très visible. Maintenant, voyons ce que tu vas faire, je suis tout yeux ; voyons ce que tu vas dire, je suis tout oreilles.

En ce moment même, M. de Monsoreau était arrivé à la porte de fer de la crypte, qui s’ouvrait devant lui.

— Aviez-vous cru qu’il viendrait ? demanda le Balafré à son frère le cardinal.

— Non seulement je l’ai cru, dit celui-ci, mais j’en étais si sûr, que j’ai sous ma robe tout ce qu’il faut pour remplacer la sainte ampoule.

Et Chicot, assez près de la trinité, comme il l’appelait, pour tout voir et pour tout entendre, aperçut sous le faible reflet de la lampe du chœur briller une boîte en vermeil aux ciselures en relief.

— Tiens, dit Chicot, il paraît que l’on va sacrer quelqu’un. Moi qui ai toujours eu envie de voir un sacre, comme cela se rencontre !

Pendant ce temps une vingtaine de moines, la tête ensevelie sous d’immenses capuchons, sortaient par la porte de la crypte et se plaçaient dans la nef. Un seul, conduit par M. de Monsoreau, montait l’escalier du chœur et venait se placer à la droite de MM. de Guise, dans une stalle du chœur, ou plutôt debout sur la marche de cette stalle.

L’enfant de chœur, qui avait reparu, alla respectueusement prendre les ordres du moine de droite et disparut.

Le duc de Guise promena son regard sur cette assemblée, des cinq sixièmes moins nombreuse que la première, et qui, par conséquent, était, selon toute probabilité, une assemblée d’élite, et s’étant assuré que, non seulement tout ce monde l’écoutait, mais encore l’écoutait avec impatience :

— Amis, dit il, le temps est précieux ; je vais donc droit au but. Vous avez entendu tout à l’heure, car je présume que vous faisiez partie de la première assemblée ; vous avez entendu tout à l’heure, dis-je, dans le rapport de quelques membres de la Ligue catholique, les plaintes de ceux de l’association qui taxent de froideur et même de malveillance un des principaux d’entre nous, le prince le plus rapproché du trône. Le moment est venu de rendre à ce prince ce que nous lui devons de respect et de justice. Vous allez l’entendre lui-même, et vous jugerez, vous qui avez à cœur de remplir le premier but de la sainte Ligue, si vos chefs méritent les reproches de froideur et d’inertie faits tout à l’heure par un des frères de la sainte Ligue que nous n’avons pas jugé à propos d’admettre dans notre secret, par le moine Gorenflot.

À ce nom prononcé par le duc de Guise avec un accent qui décelait ses mauvaises intentions envers le belliqueux génovéfain, Chicot, dans son confessionnal, ne put s’empêcher de se livrer à une hilarité qui, pour être muette, n’en était pas moins déplacée, eu égard aux grands personnages qui en étaient l’objet.

— Mes frères, continua le duc, le prince dont on nous avait promis le concours, le prince dont nous osions à peine espérer la présence, mais le simple assentiment, mes frères, le prince est ici.

Tous les regards se tournèrent curieusement vers le moine placé à droite des trois princes lorrains et qui se tenait debout sur le degré de sa stalle.

— Monseigneur, dit le duc de Guise en s’adressant à celui qui pour le moment était l’objet de l’attention générale, la volonté de Dieu me paraît manifeste, car, puisque vous avez consenti à vous joindre à nous, c’est que nous faisons bien de faire ce que nous faisons. Maintenant, une prière, Altesse : abaissez votre capuchon, afin que vos fidèles voient par leurs propres yeux que vous tenez la promesse que nous leur avons faite en votre nom, promesse si flatteuse qu’ils n’osaient y croire.

Le personnage mystérieux que Henri de Guise venait d’interpeller ainsi porta la main à son capuchon, qu’il rabattit sur ses épaules, et Chicot, qui s’était attendu à trouver sous ce froc quelque prince lorrain dont il n’avait pas encore entendu parler, vit avec étonnement apparaître la tête du duc d’Anjou, si pâle qu’à la lueur de la lampe sépulcrale elle semblait celle d’une statue de marbre.

— Oh ! oh ! dit Chicot, notre frère d’Anjou ! il ne se lassera donc pas de jouer au trône avec les têtes des autres ?

— Vive monseigneur le duc d’Anjou ! crièrent tous les assistants.

François devint plus pâle encore qu’il n’était.

— Ne craignez rien, monseigneur, dit Henri de Guise, cette chapelle est sourde et les portes en sont bien fermées.

— Heureuse précaution, se dit Chicot.

— Mes frères, dit le comte de Monsoreau, Son Altesse demande à adresser quelques mots à l’assemblée.

— Oui, oui, qu’elle parle ! s’écrièrent toutes les voix, nous écoutons.

Les trois princes lorrains se retournèrent vers le duc d’Anjou et s’inclinèrent devant lui.

Le duc d’Anjou s’appuya aux bras de sa stalle ; on eût dit qu’il allait tomber.

— Messieurs, dit-il d’une voix si sourdement tremblante, qu’à peine put-on entendre les paroles qu’il prononça d’abord ; messieurs, je crois que Dieu, qui souvent paraît insensible et sourd aux choses de ce monde, tient au contraire ses yeux perçants constamment fixés sur nous, et ne reste ainsi muet et insouciant en apparence que pour remédier un jour par quelque coup d’éclat aux désordres que causent les folles ambitions des humains.

Le commencement du discours du duc était, comme son caractère, passablement ténébreux ; aussi chacun attendit-il qu’un peu de lumière descendît sur les pensées de Son Altesse pour les blâmer ou les applaudir.

Le duc reprit d’une voix un peu plus assurée :

— Moi aussi, j’ai jeté les yeux sur ce monde, et, ne pouvant embrasser toute sa surface de mon faible regard, j’ai arrêté