Page:Dumas - La Dame de Monsoreau, 1846.djvu/72

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— Alors, demanda-t-il, mademoiselle de Méridor est au château avec son père ?

— Nous l’espérons bien, répondit Saint-Luc, appuyant sur cette réponse, pour montrer à sa femme qu’il l’avait comprise, et qu’il partageait ses idées et s’associait à ses plans.

Il se fit un moment de silence, pendant lequel chacun poursuivait sa pensée.

— Ah ! s’écria tout à coup Jeanne en se haussant sur ses étriers, voici les tourelles du château. Tenez, tenez, voyez-vous, monsieur de Bussy, au milieu de ces grands bois sans feuilles, mais qui, dans un mois, seront si beaux ; tenez, voyez-vous le toit d’ardoises ?

— Oh ! oui, certainement, dit Bussy avec une émotion qui étonnait lui-même ce brave cœur, resté jusqu’alors un peu sauvage, oui, je vois. Ainsi c’est là le château de Méridor ?

Et, par une réaction naturelle à la pensée, à l’aspect de ce pays si beau et si riche, même au temps de la détresse de la nature, à l’aspect de cette demeure seigneuriale, il se rappela la pauvre prisonnière ensevelie dans les brumes de Paris et dans l’étouffant réduit de la rue Saint-Antoine.

Cette fois encore il soupira, mais ce n’était plus tout à fait de douleur. À force de lui promettre le bonheur, madame de Saint-Luc venait de lui donner l’espérance.


CHAPITRE XXIII

LE VIEILLARD ORPHELIN.


Madame de Saint-Luc ne s’était point trompée : deux heures après on était en face du château de Méridor.

Depuis les dernières paroles échangées entre les voyageurs, et que nous avons répétées, Bussy se demandait s’il ne fallait pas raconter à ces bons amis, qui venaient de se faire connaître, l’aventure qui tenait Diane éloignée de Méridor. Mais, une fois entré dans cette voie de révélations, il fallait non seulement révéler ce que tout le monde allait bientôt savoir, mais encore ce que Bussy seul savait et ne voulait révéler à personne. Il recula donc devant un aveu qui amenait naturellement trop d’interprétations et de questions.

Et puis Bussy voulait entrer à Méridor comme un homme parfaitement inconnu. Il voulait voir, sans préparation aucune, M. de Méridor, l’entendre parler de M. de Monsoreau et du duc d’Anjou ; il voulait se convaincre enfin, non pas que le récit de Diane était sincère, il ne soupçonnait pas un instant de mensonge cet ange de pureté, mais qu’elle n’avait été elle-même trompée sur aucun point, et que ce récit qu’il avait écouté avec un si puissant intérêt avait été une interprétation fidèle des événements.

Bussy conservait, comme on le voit, deux sentiments qui maintiennent l’homme supérieur dans sa sphère dominatrice, même au milieu des égarements de l’amour : ces deux sentiments étaient la circonspection à l’égard des étrangers et le respect profond de la personne qu’on aime.

Aussi madame de Saint-Luc, trompée, malgré sa perspicacité féminine, par la puissance que Bussy avait conservée sur lui-même, demeura-t-elle persuadée que le jeune homme venait d’entendre pour la première fois prononcer le nom de Diane, et que, ce nom n’éveillant en lui ni souvenir ni espérance, il s’attendait à trouver à Méridor quelque provinciale bien gauche et bien embarrassée en face des hôtes nouveaux qui lui arrivaient.

En conséquence, elle se disposait à jouir de sa surprise.

Cependant une chose l’étonnait, c’est que le garde ayant sonné dans sa trompe pour l’avertir d’une visite, Diane n’accourût point sur le pont-levis, tandis que c’était un signal auquel Diane accourait toujours.

Mais, au lieu de Diane, on aperçut s’avancer par le porche principal du château un vieillard courbé, appuyé sur un bâton. Il était vêtu d’un surtout de velours vert brodé d’une fourrure de renard, et à sa ceinture brillait un sifflet d’argent près d’un petit trousseau de clés.

Le vent du soir soulevait sur son front ses longs cheveux blancs comme les dernières neiges.

Il traversa le pont-levis suivi de deux grands chiens, d’une race allemande, qui marchaient derrière lui lentement et à pas égaux, la tête basse et ne se devançant pas l’un l’autre d’une ligne. Lorsque le vieillard put arriver près du parapet :

— Qui est là, demanda-t-il d’une voix faible, et qui fait l’honneur à un pauvre vieillard de le visiter ?

— Moi ! moi, seigneur Augustin ! s’écria la voix rieuse de la jeune femme.

Car Jeanne de Cossé appelait ainsi le vieillard, pour le distinguer de son frère cadet, qui s’appelait Guillaume, et qui n’était mort que depuis trois ans.

Mais le baron, au lieu de répondre par l’exclamation joyeuse que Jeanne s’attendait à entendre sortir de sa bouche, le baron leva lentement la tête, et fixant sur les voyageurs des yeux sans regards :

— Vous, dit-il ? je ne vois pas. Qui, vous ?…

— Oh ! mon Dieu ! s’écria Jeanne, ne me reconnaissez-vous pas ? Ah ! c’est vrai, mon déguisement.

— Excusez-moi, dit le vieillard, mais je n’y vois presque plus. Les yeux des vieillards ne sont pas faits pour pleurer, et, lorsqu’ils pleurent trop, les larmes les brûlent.

— Ah ! cher baron, dit la jeune femme, je vois bien en effet que votre vue baisse, car vous m’eussiez reconnue, même sous mes habits d’homme. Il faut donc que je vous dise mon nom ?

— Oui, sans doute, répliqua le vieillard, puisque je vous dis que je vous vois à peine.

— Eh bien, je vais vous attraper, cher seigneur Augustin, je suis madame de Saint-Luc.

— Saint-Luc ! dit le vieillard, je ne vous connais pas.

— Mais mon nom de jeune fille, dit la rieuse jeune femme, mais mon nom de jeune fille est Jeanne de Cossé-Brissac.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria le vieillard en essayant d’ouvrir la barrière de ses mains tremblantes, ah ! mon Dieu !

Jeanne, qui ne comprenait rien à cette réception étrange, si différente de celle à laquelle elle s’attendait et qui l’attribuait à l’âge du vieillard et au déclin de ses facultés, se voyant enfin reconnue, sauta à bas de son cheval et courut se jeter dans ses bras, ainsi qu’elle en avait l’habitude ; mais, en embrassant le baron, elle sentit ses joues humides ; il pleurait.

— C’est de joie, pensa-t-elle. Allons ! le cœur est toujours jeune.

— Venez, dit le vieillard après avoir embrassé Jeanne.

Et, comme s’il n’eût pas aperçu ses deux compagnons, le vieillard se remit à marcher vers le château de son pas égal et mesuré, suivi toujours à la même distance de ses deux chiens, qui n’avaient pris que le temps de flairer et de regarder les visiteurs.

Le château avait un aspect de tristesse étrange ; tous les volets en étaient fermés ; on eût dit un immense tombeau. Les serviteurs qu’on apercevait passant çà et là étaient vêtus de noir. Saint-Luc adressa un regard à sa femme pour lui demander si c’était ainsi qu’elle s’attendait à trouver le château.

Jeanne comprit, et comme elle avait hâte elle-même de sortir de cette perplexité, elle s’approcha du baron, et lui prenant la main :

— Et Diane ! dit-elle, est-ce que, par malheur, elle ne se trouverait point ici ?

Le vieillard s’arrêta comme frappé de la foudre, et, regardant la jeune femme avec une expression qui ressemblait presque à la terreur :

— Diane ! dit-il.

Et soudain, à ce nom, les deux chiens, levant la tête de chaque côté vers leur maître, poussèrent un lugubre gémissement.

Bussy ne put s’empêcher de frissonner ; Jeanne regarda Saint-Luc, et Saint-Luc s’arrêta, ne sachant s’il devait s’avancer davantage ou retourner en arrière.

— Diane ! répéta le vieillard, comme s’il lui avait fallu tout ce temps pour comprendre la question qui lui était faite ; mais vous ne savez donc pas ?…

Et sa voix déjà faible et tremblante s’éteignit dans un sanglot arraché du plus profond du cœur.

— Mais quoi donc ? et qu’est-il arrivé ? s’écria Jeanne émue et les mains jointes.