Page:Dumas - La Tulipe noire (1892).djvu/64

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nnélius van Baerle avait, sans le savoir, un ennemi bien autrement féroce, bien autrement acharné, bien autrement irréconciliable, que jusque-là n’en avaient compté le Ruart et son frère parmi les orangistes les plus hostiles à cette admirable fraternité qui, sans nuage pendant la vie, venait se prolonger par le dévouement au-delà de la mort.

Au moment où Cornélius commença de s’adonner aux tulipes, il y jeta ses revenus de l’année et les florins de son père. Il y avait à Dordrecht et demeurant porte à porte avec lui, un bourgeois nommé Isaac Boxtel, qui, depuis le jour où il avait atteint l’âge de connaissance, suivait le même penchant et se pâmait au seul énoncé du mot tulban, qui, ainsi que l’assure le floriste français, c’est-à-dire l’historien le plus savant de cette fleur, est le premier mot qui, dans la langue du Chingulais, ait servi à désigner ce chef-d’œuvre de la création qu’on appelle la tulipe.

Boxtel n’avait pas le bonheur d’être riche comme van Baerle. Il s’était donc à grand’peine, à force de soins et de patience, fait dans sa maison de Dordrecht un jardin commode à la culture, il avait aménagé le terrain selon les prescriptions voulues, et donné à ses couches précisément autant de chaleur et de fraîcheur que le codex des jardiniers en autorise.

À la vingtième partie d’un degré près, Isaac savait la température de ses châssis. Il savait le poids du vent et le tamisait de façon qu’il l’accommodait au balancement des tiges de ses fleurs. Aussi ses produits commençaient-ils à plaire. Ils étaient beaux, recherchés même. Plusieurs amateurs étaient venus visiter les tulipes de Boxtel. Enfin, Boxtel avait lancé dans le monde des Linné et des Tournefort une tulipe de son nom. Cette tulipe avait fait son