Page:Dumas - Le Meneur de loups (1868).djvu/128

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.



– Ah ! ah ! mon garçon, s’écria le sergent en raillant, nous préférons donc le service de la beauté à celui du roi ? Cela se conçoit ; mais, quand on a le bonheur d’être né sur les terres de Sa Majesté et d’avoir bu à sa santé, il faut un peu le servir à son tour. Vous allez donc nous suivre, mon beau garçon, et, après quelques années passées dans les gardes-françaises, vous pourrez revenir prendre rang sous votre premier drapeau. Allons, en route !

– Mais, dit la meunière au sergent, Landry n’a pas encore vingt ans ; on n’a pas le droit de le prendre avant vingt ans.

– C’est vrai, dit Landry, je n’ai pas vingt ans.

– Et quand les avez-vous ?

– Demain seulement.

– Bon ! dit le sergent. Eh bien, nous allons vous mettre cette nuit sur une botte de paille, comme une nèfle, et demain, au jour, nous vous réveillerons mûr.

Landry pleura.

La veuve pria, conjura, supplia, se laissa embrasser par les racoleurs, supporta patiemment les plaisanteries grossières que leur inspira son chagrin, et enfin elle alla jusqu’à offrir cent écus pour le racheter.

Tout fut inutile.

On lia le pauvre Landry par les poignets ; un des soldats prit le bout de la corde et les quatre hommes se mirent en chemin, mais non sans que le garçon de moulin eût trouvé le temps d’assurer à la belle meunière que, de près ou de loin, il l’aimerait toujours, et que, s’il mourait, son nom serait la dernière parole qu’il prononcerait.

La belle veuve, de son côté, avait, en face d’une si grande catastrophe, perdu tout respect humain, et, avant de laisser Landry s’éloigner, elle l’avait tendrement pressé sur son cœur.