Page:Dumas - Le Meneur de loups (1868).djvu/284

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sister à tant de fatigues et d’émotions ; et cela était d’autant plus remarquable que, dans les courts instants de répit que le baron de Vez laissait au meneur de loups, l’âme de ce dernier était bien loin d’être tranquille.

Les actions qu’il commettait, celles auxquelles il présidait, ne lui faisaient pas précisément horreur ; elles lui semblaient naturelles ; il en rejetait les conséquences sur ceux qui l’y avaient poussé, disait-il.

Cependant il avait des moments de défaillance dont il ne pouvait se rendre compte et pendant lesquels il demeurait triste, morose, abattu au milieu de ses féroces compagnons.

Alors, l’image d’Agnelette lui apparaissait, et tout son passé d’ouvrier honnête et laborieux, de vie paisible et innocente, se personnifiait dans cette douce figure.

Aussi l’aimait-il comme il n’aurait jamais pensé qu’il fût possible d’aimer personne. Tantôt il pleurait avec désespoir sur tant de bonheur perdu, tantôt il était pris d’accès de jalousie féroce contre celui qui possédait à cette heure ce qu’il n’avait tenu qu’à lui, Thibault, de posséder autrefois.

Un jour que le seigneur Jean, pour préparer de nouvelles combinaisons de destruction, avait été forcé de laisser les loups tranquilles, Thibault, qui se trouvait dans les dispositions d’esprit que nous venons de dire, sortit de la tanière où il vivait pêle-mêle avec les loups.

C’était par une splendide nuit d’été.

Il se mit à errer dans les futaies, dont la lune argentait les cimes, et à rêver au temps où il parcourait les beaux tapis de mousse, l’esprit exempt de soucis et d’inquiétude.

Alors il arriva au seul bonheur qu’il lui fût permis d’atteindre : il arriva à oublier.