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LES INFLUENCES MEDICALES

Il construit ainsi tout le paragraphe et tout le chapitre (voir la partie inachevée de Bouvard et Pécuchet). Puis, revenant sur ses pas, il développe, par un second travail, les idées qu’il a d’abord jetées sommairement sur le papier. — Mais il ne se borne pas à un seul développement. Quelquefois cinq et même sept versions différentes du même paragraphe sont ainsi juxtaposées par lui. Il les affronte, les corrige, l’une par l’autre et serre de plus en plus son style, chacune d’elles étant plus concise et plus nette que la précédente. M. Albalat, dans son excellente étude sur le travail du style dans Gustave Flaubert[1], a longuement analysé cette méthode. Il en donne quelques exemples choisis avec soin et nous montre que tel passage de Madame Bovary (comme la description de Rouen vu des hauteurs de Boisguillaume) qui tenait primitivement une page, ne forme plus après six corrections successives qu’une dizaine de lignes, sans pour cela être diminué d’une seule idée. Le style s’est resserré à mesure — il a subi comme une condensation — mais n’a rien perdu de sa force, au contraire. Aussi les manuscrits de Flaubert sont-ils à première vue un inextricable enchevêtrement de surcharges, ratures, renvois, corrections et refontes montrant son tâtonnement vers la perfection. Ces brouillons sont comme un témoignage de son travail immense, et l’on reste « anéanti devant ce qu’un tel labeur représente de patience, de volonté, d’obstination et, il faut le dire aussi, de

  1. (A. Albalat : Le Travail du style dans Gustave Flaubert (Revue Bleue, 13 et 20 décembre 1902).