Page:Durkheim - L'Allemagne au-dessus de tout.djvu/9

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effacerons derrière lui. De cette façon, nous ne serons pas exposés à altérer la pensée allemande par des interprétations tendancieuses et passionnées.

Si nous choisissons Treitschke comme objet principal de notre analyse, ce n’est pas en raison de la valeur qu’on peut lui attribuer comme savant ou comme philosophe. Tout au contraire, s’il nous intéresse, c’est que sa pensée est moins celle d’un homme que d’une collectivité. Treitschke n’est pas un penseur original qui aurait élaboré, dans le silence du cabinet, un système personnel : mais c’est un personnage éminemment représentatif et c’est à ce titre qu’il est instructif. Très mêlé à la vie de son temps, il exprime la mentalité de son milieu. Ami de Bismarck, qui le fit appeler en 1874 à l’Université de Berlin, grand admirateur de Guillaume II, il fut un des premiers et des plus fougueux apôtres de la politique impérialiste. Il ne s’est pas borné à traduire en formules retentissantes les idées qui régnaient autour de lui ; il a contribué, plus que personne, à les répandre tant par la parole que par la plume. Journaliste, professeur, député au Reichstag, c’est à cette tâche qu’il s’est consacré. Son éloquence âpre et colorée, négligée et prenante, avait, surtout sur la jeunesse qui se pressait en foule autour de sa chaire, une action prestigieuse. Il a été un des éducateurs de l’Allemagne contemporaine et son autorité n’a fait que grandir depuis sa mort [1].

Mais ce qui montre le mieux l’impersonnalité de son œuvre, c’est que nous allons y trouver, énoncés avec une netteté hardie, tous les principes que la diplomatie allemande et l’État-Major allemand ont mis ou mettent journellement en pratique. Il a prédit, prescrit même comme un devoir à l’Allemagne tout ce qu’elle fait depuis dix mois, et, de ce devoir, il nous dit quelles sont, suivant lui, les raisons. Toutes

  1. À peine était-il mort que « des éloges hyperboliques partaient de tous côtés. Un comité, présidé par le prince de Bismarck, se forma aussitôt pour lui élever un monument. À entendre ces hommes, l’historien prussien éclipsait tous les historiens de son pays. » (A. Guilland, l’Allemagne nouvelle et ses historiens, p. 230).