Page:Duvernois - L'Amitié d'un grand homme, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/8

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JE SAIS TOUT

l’unanimité : Fernand Bigalle. Tu nous a dit un jour que tu le connaissais fort bien. Il faut, tu m’entends, que tu nous l’amènes. Ce n’est pas facile ? Rien n’est impossible à quelqu’un qui veut s’en donner la peine… J’en arrive à la partie la plus pénible… Mon vieux Cyprien… ma femme s’est fourré dans la tête que si tu ne réussissais pas, ce serait de ta faute… par mollesse… par insouciance… par ta façon un peu nonchalante de comprendre les devoirs de l’amitié… Alors, elle m’a chargé de te signifier que… si tu refusais de nous rendre ce service… elle ne serait pas contente… non… elle ne te reverrait pas volontiers… »

Bien que la carapace de Gélif soit dure, je m’aperçus que ces derniers mots lui coûtaient et il les prononça d’une voix blanche, en passant son mouchoir sur son front. Je me hâtai de le rassurer : « Sois tranquille, je tenterai l’impossible… j’essaierai de vous prouver que je puis être débrouillard à l’occasion… C’est le mot : débrouillard !… Je t’aime bien… tu as, malgré tout, conservé un peu la forme du gentil camarade qui a été mon compagnon de collège. J’affronterai Bigalle. » Maintenant, mon cher maître, je remets mon sort entre vos mains.

— Est-ce qu’il faudra aller dîner toutes les semaines chez les Gélif ?

— Mettons tous les mois.

— Vous avez ma parole, cher et vieil ami. En habit ?

— Si ce n’est pas trop vous demander. Et n’oubliez pas la rosette…

— Vous viendrez me chercher.

— Que de reconnaissance ! J’espère que vous ne regretterez pas trop…

— Je suis sûr du contraire ! Sylvie ! Sylvie ! Ah ! vous voilà, Sylvie. Nous venons de renouer connaissance, M. Jeansonnet et moi. Désormais, M. Jeansonnet est ici chez lui !

— La vie est belle et vous êtes le meilleur des grands écrivains ! conclut M. Jeansonnet avec extase, en brossant son chapeau à rebrousse-poils…


II. — L’IDYLLE


M. Jeansonnet voltigea plutôt qu’il ne courut en sortant de chez Fernand Bigalle. Pour la première fois de sa vie, il s'était montré débrouillard et il en concevait une fierté intense. Tout en galopant, il exprimait ses pensées, à la stupéfaction des passants : « J’ai manqué ma vocation… j’aurais peut-être fait un grand acteur… ou un homme d’action… C’est facile; au fond… quelques mensonges anodins… « Je suis médecin… » « Je viens de la part du propriétaire »… Axiome : il n’y a pas de portes fermées ; il n’y a que des portes qu’on ne sait pas ouvrir… Pardon, monsieur… Je ne voudrais pourtant pas me faire écraser maintenant… Victoire ! Victoire !… « Madame Gélif, j’ai le plaisir de vous annoncer que, le 12 juin, votre table sera présidée par mon ami Fernand Bigalle… » Une idée : je vais apprivoiser Madame Gélif avec des roses ! j’ai du génie, moi aussi, ce matin… Non, non mon petit garçon, ce n’est pas à vous que je parle… »

Il entra chez un fleuriste et emporta une botte de roses. Ainsi galamment pourvu, il étonna le valet de chambre des Gélif qui lui dit : « Je crois que monsieur n’était pas attendu pour déjeuner.» Il franchit une première pièce dénommée la chambre des cuivres et qui surprenait en éblouissant, comme une boutique de dinanderie, il franchit le salon Louis XV aux ors agressifs et le salon moderne, cauchemar funèbre.

— Alfred, interrogea-t-il, es-tu visible ?

Il n'attendit pas la réponse. M. Gélif était assis dans sa chambre, contre la fenêtre, devant une table minuscule. M. Gélif était un ogre, tout en barbe, en