Page:Edgar Poe Arthur Gordon Pym.djvu/16

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d’éviter la rencontre : leurs cris d’alarme étaient ce qui m’avait tellement terrifié. Le vaste navire, me dit-on, avait passé sur nous avec autant de facilité que notre petit bateau aurait glissé sur une plume, et sans le moindre dérangement dans sa marche. Pas un cri ne s’éleva du pont du canot martyrisé ; — il y eut seulement un léger bruit, comme d’un déchirement, qui se mêla au mugissement du vent et de l’eau, quand la barque fragile, déjà engloutie, fut rabotée par la quille de son bourreau, — mais ce fut tout. Pensant que notre bateau (démâté, on se le rappelle) n’était qu’une épave de rebut, le capitaine (capitaine E. T. V. Block, de New-London) allait continuer sa route sans s’inquiéter autrement de l’aventure. Par bonheur, deux des hommes qui étaient en vigie jurèrent positivement qu’ils avaient aperçu quelqu’un à la barre et dirent qu’il était encore possible de le sauver. Une discussion s’ensuivit ; mais Block se mit en colère et dit au bout d’un instant que « ce n’était pas son métier de veiller éternellement à toutes les coquilles d’œuf ; que le navire ne virerait certainement pas de bord pour une pareille bêtise, et que s’il y avait un homme englouti, c’était bien sa faute ; qu’il ne s’en prît qu’à lui-même ; qu’il pouvait bien se noyer et s’en aller au diable ! » ou quelque autre discours dans le même sens. Henderson, le second, reprit la question, justement indigné, comme tout l’équipage d’ailleurs, d’un discours qui trahissait une telle cruauté, une telle absence de cœur. Il parla fort nettement, se sentant soutenu par les matelots, — dit au capitaine qu’il le considérait comme un sujet digne du gibet, et que, pour lui, il