Page:Eliot - Middlemarch, volume 1.djvu/14

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Ces particularités du caractère de Dorothée faisaient vivement blâmer M. Brooke par les familles du voisinage de ce qu’il ne cherchât pas pour ses nièces une dame d’un certain âge qui leur serait à la fois un guide et une compagne. Mais lui-même redoutait à un tel point l’espèce de femme supérieure que réclamait l’emploi, qu’il se laissa dissuader par les objections de Dorothée et montra dans cette occasion assez de courage pour braver l’opinion, et, à sa tête, mistress Cadwallader, la femme du recteur. Miss Brooke prit donc la direction de la maison de son oncle, et elle ne détestait nullement sa nouvelle autorité, non plus que les hommages qui en faisaient partie.

Sir James Chettam devait dîner, ce jour-là, à la Grange, avec un autre personnage encore inconnu des deux jeunes filles et dont l’arrivée tenait Dorothée dans une sorte d’attente respectueuse. C’était le révérend Édouard Casaubon, qui passait dans le pays pour un homme d’une science profonde et travaillait depuis plusieurs années à une grande œuvre sur l’histoire religieuse ; il jouissait en outre d’une fortune assez considérable pour donner un certain lustre à sa piété, et il avait sur toutes choses des idées qui lui étaient propres et qu’il devait fixer dans son livre.

Dorothée était rentrée de bonne heure de l’école enfantine qu’elle avait organisée au village et elle avait pris sa place habituelle dans le joli boudoir qui séparait les chambres des deux sœurs, occupée à terminer un plan de bâtisse, genre de travail qui était chez elle une passion, quand Célia, qui l’avait observée avec le tendre désir de hasarder une proposition, lui dit :

— Dorothée, ma chère, si tu veux bien, si tu as le temps, que dirais-tu si nous regardions ensemble les bijoux de maman pour nous les partager ? Il y a six mois déjà que mon oncle te les a donnés et tu ne les as pas même encore regardés.

Toujours un peu craintive vis-à-vis de sa sœur, Célia