Page:Eliot - Middlemarch, volume 1.djvu/190

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Lydgate, l’homme fort qu’il était, devint pâle et tremblant : il resta quelques instants avant de se relever ; puis, s’éloignant de quelques pas :

— Mais il y avait là un secret, alors, dit-il enfin avec véhémence ; il était brutal avec vous : vous le détestiez.

— Non ! il m’ennuyait, il me fatiguait de ses caresses ; il tenait à vivre à Paris au lieu de revenir dans mon pays ; cela ne me convenait pas.

— Grand Dieu, s’écria Lydgate avec un gémissement d’horreur. Et vous aviez prémédité de l’assassiner ?

— Ce n’était pas prémédité c’est : pendant la pièce que l’idée m’en est venue, et alors c’est volontairement que j’ai agi.

Lydgate restait là muet, enfonçant, sans savoir ce qu’il faisait, son chapeau sur sa tête, et la regardait. Dans cette femme, la première à laquelle il eût donné toute l’adoration de sa jeunesse, il ne voyait plus qu’une vulgaire criminelle.

— Vous êtes un bon jeune homme, dit-elle, mais je n’aime pas les maris. Je n’en prendrai plus.

Trois jours plus tard, Lydgate était revenu à son galvanisme, dans son appartement de Paris, persuadé que le temps des illusions était bien fini pour lui. L’abondante tendresse de son cœur le préserva de toutes suites fâcheuses, et aussi la conviction du bien qu’on pouvait faire à la vie humaine. Mais il se sentait plus de raisons que jamais de se fier à son jugement, éprouvé par une si rude expérience ; et il résolut de ne plus regarder la femme désormais qu’à un point de vue purement scientifique, et de ne plus nourrir d’espérance qui ne lui parût, à l’avance, bien justifiée.