Page:Emile Zola - L’Argent.djvu/156

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mais c’est lorsque la mort entre dans une maison ! 

Cette fois, de vraies larmes mouillaient ses yeux. Il venait de songer à son frère, il étouffait. Elle crut qu’il avait récemment perdu un des siens, elle ne le questionna pas, par discrétion. Jusque-là, elle ne s’était pas trompée sur les basses besognes du personnage, à la répugnance qu’il lui inspirait ; et ces larmes inattendues la déterminaient davantage que la plus savante des tactiques : son désir s’accrut de courir tout de suite à la cité de Naples.

— Madame, je compte donc sur vous.

— Je pars à l’instant. 

Une heure plus tard, madame Caroline, qui avait pris une voiture, errait derrière la butte Montmartre, sans pouvoir trouver la cité. Enfin, dans une des rues désertes qui se relient à la rue Marcadet, une vieille femme la désigna au cocher. C’était, à l’entrée, comme un chemin de campagne, défoncé, obstrué de boue et de détritus, s’enfonçant au milieu d’un terrain vague ; et l’on ne distinguait qu’après un coup d’œil attentif les misérables constructions, faites de terre, de vieilles planches et de vieux zinc, pareilles à des tas de démolitions, rangés autour de la cour intérieure. Sur la rue, une maison à un étage, bâtie en moellons, celle-là, mais d’une décrépitude et d’une crasse repoussantes, semblait commander l’entrée, ainsi qu’une geôle. Et, en effet, madame Méchain demeurait là, en propriétaire vigilante, sans cesse aux aguets, exploitant elle-même son petit peuple de locataires affamés.

Dès que madame Caroline fut descendue de voiture, elle la vit apparaître sur le seuil, énorme, la gorge et le ventre coulant dans une ancienne robe de soie bleue, limée aux plis, craquée aux coutures, les joues si bouffies et si rouges, que le nez petit, disparu, semblait cuire entre deux brasiers. Elle hésitait, prise de malaise, lorsque la voix très douce, d’un charme aigrelet de pipeau champêtre, la rassura.

— Ah ! madame, c’est M. Busch qui vous envoie. Vous venez pour le petit Victor… Entrez, entrez donc.