Page:Emile Zola - L’Argent.djvu/318

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sous le nom distingué de Léonide, au moment où madame l’appelait au salon d’une voix perçante. Tout de suite, Busch, averti, était revenu avec elle à la maison, pour traiter ; et cette grosse fille, aux durs cheveux noirs tombant sur les sourcils, à la face plate et molle, d’une bassesse immonde, l’avait d’abord surpris ; puis il s’était rendu compte de son charme spécial, surtout avant ses dix années de prostitution, ravi d’ailleurs qu’elle fût tombée si bas, abominable. Il lui avait offert mille francs, si elle lui abandonnait ses droits sur la reconnaissance. Elle était stupide, elle avait accepté le marché avec une joie d’enfant. Enfin, on allait donc pouvoir traquer la comtesse de Beauvilliers, on avait l’arme cherchée, inespérée même, à ce point de laideur et de honte !

— Je vous attendais, monsieur Saccard. Nous avons à causer… Vous avez reçu ma lettre, n’est-ce pas ? 

Dans l’étroite pièce, bondée de dossiers, déjà noire, qu’une maigre lampe éclairait d’une lumière fumeuse, la Méchain, immobile et muette, ne bougeait pas de l’unique chaise. Et resté debout, ne voulant point avoir l’air d’être venu sur une menace, Saccard entama tout de suite l’affaire Jordan, d’une voix dure et méprisante.

— Pardon, je suis monté pour régler une dette d’un de mes rédacteurs… Le petit Jordan, un très charmant garçon, que vous poursuivez à boulets rouges, avec une férocité vraiment révoltante. Ce matin encore, paraît-il, vous vous êtes conduit envers sa femme comme un galant homme rougirait de le faire… 

Saisi d’être attaqué de la sorte, lorsqu’il s’apprêtait à prendre l’offensive, Busch perdit pied, oublia l’autre histoire, s’irrita sur celle-ci.

— Les Jordan, vous venez pour les Jordan… il n’y a pas de femme, il n’y a pas de galant homme, dans les affaires. Quand on doit, on paie, je ne connais que ça… Des bougres qui se fichent de moi depuis des années, dont j’ai eu une peine du diable à tirer quatre cents francs sou à sou !… Ah ! tonnerre de Dieu, oui ! je les ferai vendre, je les jetterai à la rue demain matin, si je n’ai