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Léon X laissoient faire ce grand homme, & le récompensoient en souverains, sans le conseiller en imbécilles. Les François ont peut-être beaucoup plus & beaucoup mieux écrit que les Italiens sur la peinture, les Italiens n’en sont pas moins leurs maîtres en ce genre. On peut se rappeller à cette occasion l’histoire de ces deux architectes qui se présentèrent aux Athéniens pour exécuter un grand ouvrage que la république vouloit faire. L’un d’eux parla très-long-tems & très-disertement sur son art, & l’autre se contenta de dire après un long silence : ce qu’il a dit, je le ferai.

Un auroit tort de conclure de ce que je viens d’avancer, que les peintres, & en général les artistes, ne doivent point écrire sur leur art ; je suis persuadé au contraire qu’eux seuls en sont vraiment capables : mais il y a un temps pour faire des ouvrages de génie, & un tems pour en écrire : ce dernier tems est arrivé, quand le feu de l’imagination commence à être rallenti par l’âge ; c’est alors que l’expérience acquise par un long travail, a fourni une matière abondante de réflexions, & l’on n’a rien de mieux à faire que de les mettre en ordre. Mais un peintre qui dans sa vigueur abandonne la palette & les pinceaux pour la plume, me paroît semblable à un paëte qui s’adonneroit à l’étude des langues orientales ; dès ce moment la nullité ou la médiocrite du talent de l’un & de l’autre est décidée. On ne songe guère à écrire sur la poëtique, quand on est en état de faire l’Iliade.

La supériorité généralement reconnue, ce me semble, de l’école ancienne d’Italie sur l’école françoise ancienne & moderne, en fait de peinture, me fournit une autre réflexion que je crois devoir présenter à mes lecteurs. Si quelqu’un vouloit persuader que nos peintres effacent ceux de l’Italie, il pourroit raisonner en cette sorte : Raphaël & un grand nombre de dessinateurs italiens, ont manqué de coloris ; la plûpart des coloristes ont pèché dans le dessin : Michel-Ange, Paul Veronese, & les plus grands maîtres de l’école italienne, ont mis dans leurs ouvrages des absurdités grossieres. Nos peintres françois au contraire ont été sans comparaison plus raisonnables & plus sages dans leurs compositions. On ne voit point dans les tableaux de le Sueur, du Poussin, & de le Brun, des contre-sens & des anachronismes ridicules, & dans les ouvrages de ces grands hommes la sagesse n’a point nui à la beauté : donc notre école est fort supérieure à celle d’Italie. Voilà un raisonnement très-faux, dont pourtant tout est vrai, excepté la conséquence. C’est qu’il faut juger les ouvrages de génie, non par les fautes qui s’y rencontrent, mais par les beautés qui s’y trouvent. Le tableau de la famille de Darius est


le chef-d’œuvre de le Brun ; cet ouvrage est très-estimable par la composition, l’ordonnance, & l’expression même : cependant, de l’avis des connoisseurs, il se soutient à peine auprès du tableau de Paul Veronese, qu’on voit à côté de lui dans les appartemens de Versailles, & qui représente les pélerins d’Emmaüs, parce que ce dernier tableau a des beautés supérieures, qui font oublier les fautes grossières de sa composition. La Pucelle, si j’en crois ceux qui ont eu la patience de la lire, est mieux conduite que l’Eneïde, & cela n’est pas difficile à croire ; mais vingt beaux vers de Virgile écrasent toute l’ordonnance de la Pucelle. Les pieces de Shakespear ont des grossieretés, barbares ; mais à-travers cette épaisse fumée brillent des traits de génie que lui seul y pouvoit mettre ; c’est d’après ces traits qu’on doit le juger, comme c’est d’après Cinna & Polieucte, & non d’après Tite & Bérénice, qu’on doit juger Corneille. L’école d’Italie, malgré tous ses défauts, est supérieure à l’école françoise, parce que les grands maîtres d’Italie sont sans comparaison en plus grand nombre que les grands maîtres de France, & parce qu’il y a dans les tableaux d’Italie des beautés que les François n’ont point atteintes. Qu’on ne m’accuse point ici de rabaisser ma nation ; personne n’est plus admirateur que moi des excellens ouvrages qui en sont sortis ; mais il me semble qu’il seroit aussi ridicule de lui accorder la supériorité dans tous les genres, qu’injuste de la lui refuser dans plusieurs.

Sans nous écarter de notre sujet (car il s’agit ici des écoles des beaux arts en général), nous pouvons appliquer à la Musique une partie de ce que nous venons de dire. Ceux de nos écrivains qui dans ces derniers tems ont attaqué la musique italienne, & dont la plupart, très-féconds en injures, n’avoient pas la plus légère connoissance de l’art, ont fait contr’elle un raisonnement précisément semblable à celui qui vient d’être refuté. Ce raisonnement transporté de la musique à la peinture, eût été. ce me semble, la meilleure réponse qu’on pût opposer aux adversaires de la musique italienne. Il ne s’agit pas de savoir si les Italiens ont beaucoup de mauvaise musique, cela doit être, comme ils ont sans doute beaucoup de mauvais tableaux ; s’ils ont fait souvent des contresens, cela doit être encore ; si leurs points d’orgue sont déplacés ou non ; s’ils ont prodigué ou non les ornemens mal-à-propos : il s’agit de savoir si dans l’expression du sentiment & des passions, & dans la peinture des objets de toute espèce, leur musique est supérieure à la nôtre, soit par le nombre, soit par la qualité des morceaux, soit par tous les deux ensemble. Voilà, s’il m’est permis de parler ainsi, l’énoncé du problème à résoudre pour


Beaux Arts. Tome I. D d