Page:Encyclopédie méthodique - Beaux-Arts, T01.djvu/634

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MËC & les parties subordonnées ; de montrer quelles sont les qualites de l’art qui exigent principalement l’attention de l’artiste, & d’indiquer celles qu’il peut négliger sans porter aucun préjudice à sa réputation.

S’il faut toujours négliger quelque chose, il est certain que c’est le moindre qui doit céder au plus important. La vraie manière de terminer un ouvrage, c’est d’augmenter, par une judicieuse économie des parties, l’effet du tout ensemble, & non de perdre son temps à finir précieusement, & peut-être mesquinement, ces parties.

La perfection dans toutes les parties & dans tous les genres de la peinture, depuis le style le plus sublime de l’histoire, jusqu’àl’imitation de la nature morte, dépend de cette faculté d’embrasser d’un coup-d’œil le tout-ensemble, & sans cette faculté le travail le plus opiniâtre devient infructueux.

En parlant ici du tout-ensemble, on n’entend pas seulement le tout-ensemble relativement à la composition, mais le tout-ensemble relativement au style général du coloris ; le tout-ensemble relativement au clair-obscur ; le tout-ensemble même relativement à chaque partle, qui, prise séparement, peut être le principal objet du peintre.

Il seroit à desirer, sans doute, que les charmes de l’art fussent toujours employés à consacrer des sujets intéressans & dignes d’être transmis à la postérité ; c’est avec quelque douleur que ceux qui sont vivement touchés de la dignité de la peinture voient que le plus grand nombre des tableaux n’ont été entrepris par les artistes que comme des occasions d’occuper leurs pinceaux, plutôt que d’illustrer un grand sujet par les ressources de leur génie. Cependant le prix qu’on attache à de pareilles peintures, sans qu’on en considère, & souvent même sans que l’on en connoisse le sujet, nous montre à quel degré l’attention peut être fixée par le pouvoir de l’art seul, & même ce qu’on peut appeller le méchanisme de l’art.

Rien ni. prouve mieux l’excellence de ce pouvoir, que de voir qu’il imprime un caractère de génie à des ouvrages dont l’auteur, en les faisant, n’a prétendu à aucun autre mérite qu’à celui d’exercer ce méchanisme, & dans lesquels il n’y a d’ailleurs ni expression, ni caractère, ni noblesse, ni même un sujet qui puisse intéresser personne. On ne peut, par exemple, refuser au tableau des nôces, de Paul Véronèse, le caractère de génie, sans heurter le sentiment général ; & des personnes, même dont l’autorité semble faire loi, ont regarde cet ouvrage comme le chef-d’œuvre de l’art par excellence ; on ne sauroit le refuser non plus au tableau d’autel peint par Rubens pour l’église de faint Augustin d’Anvers. Cependant ni Putt ni l’autre de ces deux ouvrages n’est interessant par le sujet. Celui de Paul Véronèse ne représènte qu’un grand concours de peuple à un repas ; & le sujet de Rubens, si l’on peut même lui donner le nom de sujet, est une assemblée de plusieurs saints qui ont vécu en diftérens siècles. Toute la perfection de ces deux tableaux consiste dans l’habileté de l’exécution ; l’habileté qui opère des effets puissans par l’influence de la facultéqu’elle possède d’embrasser un tout ensemble d’un seul coup- d’œil, & de le faire embrasser de même au spectateur.

Celui qui fait généraliser & rassembler les idées pour en former un tout, exprimera un grand nombre de vérités par un petit nombre de lignes, s’il est écrivain ; & par un petit nombre de traits, s’il est peintre. C’est cc qu’on ne trouvera pas dans un ouvrage dans lequel on aura fini les parties avec le plus grand soin, sans faire attention à l’ensemble ou a l’effet général.

Ceux qui n’ont aucune connoissance de la peinture, croient que, parce qu’elle est un art, ses productions doivent leur plaira d’autant plus qu’ils y voient l’art employé avec plus d’ostentation. En partant de cette erreur, ils préfèrent une exécution delicate & finie, & un coloris brillant, à la vérité, la simplicité, l’unité de la nature. Ils ne sàvent même pas ce que c’est qu’un tout-ensemble, & les artistes ineptes ne le savent pas mieux. Mais les personnes qui sont en état de réfléchir, & qui, sans connoître l’art, & sans vouloir s’ériger en juges, se contentent de se livrer à l’impression qu’elles éprouvent, louent & condamnent un ouvrage selon que l’auteur a rendu ou manqué l’effet général. Il faut cependant supposer que ces personnes n’aient pas l’esprit préoccupé par de fausses notions de l’art. Ici, l’approbation ou la critique générale, que l’artilte méprise peut-être comme ne devant être attribuée qu’à l’ignorance des principes, devroit servir à régler sa conduite, & ramener son attention à ce qui doit être son objet principal ; objet dont il s’écarte trop souvent pour l’amour de quelques beautés inférieures qui n’appartiennent qu’aux détails.

Ce n’ est posqu’il ne faille point finir ses ouvrages. Nous ne prétendons pas louer le défaut d’exactitude, & nous avons voulu seulement indiquer l’etpece d’exactitude qui, seule, mérite d’être regardée comme telle. Aucun ouvrage ne peut être terminé avec trop de soin ; mais ce soin doit être dirigé vers le but convenable. Le travail excessit que l’on on accorde aux détails est le plus souvent, même parmi tes grands maîtres, pernicieux à l’effet général.

Toute la substance de cet article est extraite du onzième discours, de M. REYNOLDS, dont on n’a même fait souvent que transcrire la traduction. (Article de M. Levesque.)