Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/215

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
147
MAITRE DANIEL ROCK.

l’approche de l’aurore… puis au fond de la vallée, au loin, bien loin, la caille qui s’éveille dans les blés… le coucou qui jette sa première note sur la lisière des bois… tout… tout vous impressionne et vous fait rêver.

Et puis on songe à ceux qui sont au loin… à nos amis de la ville, qui ne se doutent guère, — en rentrant de leurs fêtes tumultueuses, de leurs bals, le sang allumé par la fièvre, — que vous êtes à parcourir les genêts, à respirer la fraîcheur et la vie.

Toutes ces pensées vont et viennent dans votre esprit, et malgré vous-même vous gardez le silence.

Ainsi rêvaient les Parisiennes et peut-être, aussi M. Anatole, car il ne disait mot, lui d’habitude si bavard.

Et le sentier montait… montait toujours… s’éclairant déjà de quelques vagues lueurs… puis au-dessous, presque à pic, s’éveillait le village. Déjà plus de vingt coqs s’étaient souhaité le bonjour d’une ferme à l’autre… les chiens aboyaient… l’écluse se levait… le moulin du père Bénédum recommençait son tic-tac.

Et tous ces bruits, s’éloignant… s’éloignant de plus en plus… finirent par se perdre, et le jour plus fort étendit son voile de pourpre derrière les flèches sombres des sapins. Tout à coup un rayon plus vif passant comme un éclair entre deux de ces flèches, s’étendit jusqu’au fond de la vallée brumeuse.

Les petites dames levèrent alors la tête et se virent au pied d’une gigantesque muraille de granit ; la tour se dressait au-dessus, sombre, massive, les fenêtres effondrées… Le lierre, les ronces, les houx touffus, s’élevaient d’étage en étage le long des rochers.

Les Parisiennes firent une exclamation de surprise.

« Comment grimper là-haut ? » dit Juliette.

Mais les ânes suivant le sentier encore quelques pas, un large passage taillé dans le roc se découvrit à gauche.

M. Anatole voulait mettre pied à terre, quand Diane ayant pris le pas, on la vit s’élever si gracieusement que toute la bande suivit, non sans frémir, car on découvrait la cheminée du père Rock qui fumait à cinq cents mètres au-dessous… et de grands oiseaux, les ailes déployées, fendaient le ciel sous vos pieds, plongeant dans l’abîme.

M. Anatole, les yeux fermés, s’abandonnait à la grâce de Dieu. Mademoiselle Juliette, pour faire la brave, fredonnait : « Chasseur diligent » ; Malvina ne disait rien ; Diane, en haut, regardait avec calme.

Dix minutes après, on atteignait la plateforme, et M. Anatole, regardant au-dessous, se demandait s’il aurait le courage de redescendre.

Toutes les dames avaient sauté de leur monture et contemplaient l’immense roche plate et ses deux tours planant sur les précipices. Elles étaient joyeuses de se voir si haut dans les airs, car les tours et le plateau dominent tous les environs.

Le soleil ardent chauffait déjà le sol rocailleux, et les insectes s’élevaient en nuages du milieu des ronces.

C’est à peine si l'on se souvenait du but de la promenade ; on errait au hasard, se montrant les hauteurs voisines… les forêts en pente… les grandes lignes de roches grises… admirant… jetant des exclamations de surprise !

M. Anatole seul, avant de s’éloigner, eut soin d’attacher les ânes, puis il s’approcha pour admirer à son tour.

Et l’on allait depuis un quart d’heure de place en place, riant, s’émerveillant, lorsque tout à coup, au détour d’un pan de muraille, apparut Fuldrade avec ses deux chèvres.

La vieille, inclinée au bord d’une meurtrière, immobile, les yeux fixes, semblait regarder quelque chose. Son attention était si profonde qu’elle n’avait pas entendu les étrangers.

Les dames suivirent naturellement la direction de son regard, et, tout au loin, à travers les bois, elles aperçurent une tranchée immense, où scintillaient quelques plaques, blanches comme des étoiles.

C’était le tracé du chemin de fer, et les points blancs, les jalons avec leurs petites feuilles de papier miroitant au soleil.

Voilà ce que regardait Fuldrade, tandis que ses chèvres, au long cou pelé, dessinaient leur profil sur le ciel bleuâtre.

Longtemps les petites dames contemplèrent la vieille, qui, se retournant enfin, ne parut pas surprise de les voir, mais, au contraire, se mit à les regarder en murmurant des paroles confuses.

Juliette, plus hardie que les autres, lui dit alors :

« Nous sommes venues, ma bonne femme, pour entendre de vous notre bonne aventure. »

À ces mots, les yeux verts de Fuldrade s’illuminèrent :

« Je ne suis pas une bonne femme, dit-elle ; je suis Fuldrade d’Obernay… la fille des margraves d’Obernay… Et vous… de quelle grande famille êtes-vous ? »

Juliette rougit, et, chose bizarre, toute la joie de l’aimable société s’évanouit.

Fuldrade, alors, descendit de son talus d’un