Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/282

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La PÊCHE MIRACULEUSE.

Eh bien donc, voici la chose. Tu sauras, Andreusse, que j’étais allé à l’Anse des Harengs, tout exprès pour finir la Pêche miraculeuse. Malheureusement, la mort m’a surpris avant que j’aie pu mettre la dernière main à cet ouvrage… Gambrinus l’a suspendu comme un trophée, au fond de sa taverne : cela me remplit d’amertume… Je ne serai content que lorsqu’il sera terminé, et je viens te prier de le finir. Tu me promets, n’est-ce pas, Cappelmans ?

« — Sois tranquille, Jan, c’est une affaire entendue.

« — Alors, bonsoir ! »

« Et là-dessus, mon coq bat de l’aile, et traverse l’une de mes vitres, avec un bruit sec, sans faire le moindre éclat. »

Après avoir terminé ce récit bizarre, Cappelmans déposa sa pipe sur le bord de la fenêtre et vida sa chope d’un trait.

Nous restâmes longtemps silencieux, nous regardant l’un l’autre.

« Et vous croyez que ce coq noir était réellement l’âme de Van Marius ? dis-je enfin au brave homme.

— Si je le crois ! fit-il. C’est-à-dire que j’en suis sûr.

— Mais alors que pensez-vous faire, maître Andreusse ?

— C’est bien simple ; je vais partir pour Osterhaffen. Un honnête homme n’a qu’une parole : j’ai promis à Van Marius de terminer la Pêche miraculeuse, et je la terminerai coûte que coûte. Dans une heure, Van Eyckle borgne doit venir me prendre avec sa charrette. »

Puis s’arrêtant et me regardant d’un œil fixe :

« Eh ! fit-il, j’y songe… tu devrais m’accompagner, Christian ; c’est une magnifique occasion de voir l’Anse des Harengs. Et puis, on ne sait ce qui peut arriver ; je serais content de t’avoir près de moi.

— Je le voudrais bien, maître Andreusse ; mais vous connaissez ma tante Catherine, elle ne consentira jamais.

— Ta tante Catherine… je vais lui signifier qu’il est indispensable pour ton instruction de voir un peu la côte. Qu’est-ce qu’un peintre de marines qui ne quitte jamais les environs de Leyde, qui ne connaît que le petit port de Kalwyk ? Allons donc, c’est absurde !… Tu viens avec moi, Christian, c’est entendu ! »

Tout en parlant de la sorte, le digne homme passait sa large casaque rouge, et, me prenant ensuite par le bras, il m’emmena gravement chez ma tante.

Je ne vous raconterai pas tous les pourparlers, toutes les objections, toutes les répliques de maître Cappelmans pour décider ma tante Catherine à me laisser partir avec lui. Le fait est qu’il finit par l’emporter, et que deux heures plus tard nous roulions vers Osterhaffen.


II

Notre carriole, attelée d’un petit cheval du Zuyderzée à grosse tête, les jambes courtes et poilues, le dos couvert d’une vieille peau de chien, courait depuis trois heures, de Leyde à l’Anse des Harengs, sans paraître avoir avancé d’un pouce.

Le soleil couchant projetait sur la plaine humide d’immenses reflets pourpres ; les mares flamboyaient, et tout autour se dessinaient en noir les joncs, les roseaux et les prêles qui croissaient sur leurs rives.

Bientôt le jour disparut, et Cappelmans, sortant de ses rêveries, s’écria :

« Christian, enveloppe-toi bien de ta casaque, rabats les bords de ton feutre, et fourre tes pieds sous la paille. — Hue... Barabas... hue donc ! nous marchons comme des escargots. »

En même temps il donnait l’accolade à sa cruche de skidam ; puis s’essuyant les lèvres du revers de la main, il me la présentait, disant :

« Bois un coup, de peur que le brouillard ne t’entre dans l’estomac. C’est un brouillard salé, tout ce qu’il y a de pire au monde. »

Je crus devoir suivre l’avis de Cappelmans, et cette liqueur bienfaisante me mit aussitôt de bonne humeur.

« Cher Christian, reprit le vieux maître après un instant de silence, puisque nous voilà pour cinq ou six heures dans les brouillards, sans autre distraction que de fumer des pipes et d’entendre crier la charrette, causons d’Osterhaffen. »

Alors le brave homme se mit à me faire la description de la taverne du Pot de Tabac, la plus riche en bières fortes et en liqueurs spiritueuses de toute la Hollande.

« C’est dans la ruelle des Trois-Sabots qu’elle se trouve, me dit-il. On la reconnaît de loin à sa large toiture plate ; ses petites fenêtres carrées, à fleur de terre, donnent sur le port. En face s’élève un grand marronnier ; à droite, le jeu de quilles longe un vieux mur couvert de mousse, et derrière, dans la basse-cour, vivent pêle-mêle des centaines d’oies, de poules, de dindons et de canards, dont les cris perçants forment un concert tout à fait réjouissant.

« Quant à la grande salle de la taverne, elle n’a rien d’extraordinaire ; mais là, sous les