Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/342

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L'AMI FRITZ.

de capucin, et nous roulerions sous la table. Il faut user, comme le répétait sans cesse mon vertueux père, mais il ne faut pas abuser. »

Alors, plaçant avec précaution le panier hors du lattis, il referma soigneusement la porte, y remit le cadenas et reprit le chemin de la première cave. En passant, il compléta le panier avec une bouteille de vieux rhum, qui se trouvait à part, dans une sorte d’armoire enfoncée entre deux piliers de la voûte basse ; et enfin il remonta, s’arrêtant chaque fois pour cadenasser les portes !

En arrivant près du vestibule, il entendit déjà le remue-ménage des casseroles et le pétillement du feu dans la cuisine : Katel était revenue du marché, tout était en train, cela lui fit plaisir.

Il monta donc, et, s’arrêtant dans l’allée, sur le seuil de la cuisine flamboyante, il s’écria : « Voici les bouteilles ! À cette heure, Katel, j’espère que tu vas te dépasser, que tu nous feras un dîner… mais un dîner…

— Soyez donc tranquille, Monsieur, répondit la vieille cuisinière, qui n’aimait pas les recommandations, est-ce que vous avez jamais été mécontent de moi depuis vingt ans ?

— Non, Katel, non, au contraire ; mais tu sais, on peut faire bien, très-bien, et tout à fait bien.

— Je ferai ce que je pourrai, dit la vieille, on ne peut pas en demander davantage. »

Kobus voyant alors sur la table deux gélinottes, un superbe brochet arrondi dans le cuveau, de petites truites pour la friture, un superbe pâté de foie gras, pensa que tout irait bien.

« C’est bon, c’est bon, fit-il en s’en allant, cela marchera, ha ! ha ! ha ! nous allons rire. »

Au lieu d’entrer dans la salle à manger ordinaire il prit la petite allée à droite, et devant une haute porte il déposa son panier, mit une clef dans la serrure et ouvrit : c’était la chambre de gala des Kobus ; on ne dînait là que dans les grandes circonstances. Les persiennes des trois hautes fenêtres au fond étaient fermées ; le jour grisâtre laissait voir dans l’ombre de vieux meubles, des fauteuils jaunes, une cheminée de marbre blanc, et, le long des murs, de grands cadres couverts de percale blanche.

Fritz ouvrit d’abord les fenêtres et poussa les persiennes pour donner de l’air.

Cette salle, boisée de vieux chêne, avait quelque chose de solennel et de digne ; on comprenait, au premier coup d’œil, qu’on devait bien manger là-dedans de père en fils.

Fritz retira les voiles des portraits : c’étaient les portraits de Nicolas Kobus, conseiller à la cour de l’électeur Frédéric-Wilhelm, en l’an de grâce 1715. M. le conseiller portait l’immense perruque Louis XIV, l’habit marron à larges manches relevées jusqu’aux coudes et le jabot de fines dentelles ; sa figure était large, carrée et digne. Un autre portrait représentait Frantz-Sépel Kobus, enseigne dans le régiment de dragons de Leiningen, avec l’uniforme bleu-de-ciel à brandebourgs d’argent, l’écharpe blanche au bras gauche, les cheveux poudrés et le tricorne penché sur l’oreille ; il avait alors vingt ans au plus et paraissait frais comme un bouton d’églantine. Un troisième portrait représentait Zacharias Kobus, le juge de paix, en habit noir carré ; il tenait à la main sa tabatière et portait la perruque à queue de rat.

Ces trois portraits, de même grandeur, étaient de larges et solides peintures ; on voyait que les Kobus avaient toujours eu de quoi payer grassement les artistes chargés de transmettre leur effigie à la postérité. Fritz avait avec chacun d’eux un grand air de ressemblance, c’est-à-dire les yeux bleus, le nez épaté, le menton rond frappé d’une fossette, la bouche bien fendue et l’air content de vivre.

Enfin, à droite, contre le mur, en face de la cheminée, était le portrait d’une femme, la grand’mère de Kobus, fraîche, riante, la bouche entr’ouverte pour laisser voir les plus belles dents blanches qu’il soit possible de se figurer, les cheveux relevés en forme de navire et la robe de velours bleu-de-ciel bordée de rose.

D’après cette peinture, le grand-père Frantz-Sépel avait dû faire bien des envieux, et l’on s’étonnait que son petit-fils eût si peu de goût pour le mariage.

Tous ces portraits, entourés de cadres à grosses moulures dorées, produisaient un bel effet sur le fond brun de la haute salle.

Au-dessus de la porte, on voyait une sorte de moulure représentant 1’Amour emporté sur un char par trois colombes. Enfin tous les meubles, les hautes portes d’armoires, la vieille chiffonnière en bois de rose, le buffet à larges panneaux sculptés, la table ovale à jambes torses, et jusqu’au parquet de chêne palmé alternativement jaune et noir, tout annonçait la bonne figure que les Kobus faisaient à Hunebourg depuis cent cinquante ans.

Fritz, après avoir ouvert les persiennes, poussa la table à roulettes au milieu de la salle, puis il ouvrit deux armoires, de ces hautes armoires à doubles battants pratiquées dans les boiseries, et descendant du plafond jusque sur le parquet. Dans l’une était le linge de table, aussi beau qu’il soit possible de le désirer, sur une infinité de rayons ; dans l’autre la vaisselle, de cette magnifique porcelaine de