Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/350

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L’AMI FRITZ.

— Je sors, je vais prendre l’air ; il faut que je fasse un grand tour.

— Mais vous reviendrez à midi ?

— Oui, je pense. Dans tous les cas, si je ne suis pas rentré pour une heure, tu lèveras la table, c’est que j’aurai poussé jusque dans quelque village aux environs. »

Tout en disant cela Fritz se coiffait de son feutre ; il prenait sa canne à pomme d’ivoire au coin de la cheminée, et descendait dans le vestibule.

Katel ôtait la nappe en riant et se disait :

« Demain, sa première visite, après dîner, sera pour le Grand-Cerf. Voilà pourtant comme sont les hommes, ils ne peuvent jamais se corriger. »

Une fois dehors, Kobus remonta gravement la rue de Hildebrandt. Le temps était magnifique ; toutes les fenêtres s’ouvraient au printemps.

« Eh ! bonjour, monsieur Kobus, voici les beaux jours, lui criaient les commères.

— Oui, Berbel… oui, Catherine, cela promet, » disait-il.

Les enfants dansaient, sautaient et criaient sur toutes les portes ; on ne pouvait rien voir de plus joyeux.

Fritz, après être sorti de la ville par la vieille porte de Hildebrandt, où les femmes étendaient déjà leur linge et leurs robes rouges au soleil le long des anciens remparts, Fritz monta sur le talus de l’avancée. Les dernières neiges fondaient à l’ombre des chemins couverts, et, tout autour de la ville, aussi loin que pouvaient s’étendre les regards, on ne voyait que de jeunes pousses d’un vert tendre sur les haies, sur les arbres des vergers et les allées de peupliers, le long de la Lauter. Au loin, bien loin, les montagnes bleues des Vosges conservaient à leur sommet quelques plaques blanches presque imperceptibles, et par là-dessus s’étendait le ciel immense, où voguaient de légers nuages dans l’infini.

Kobus, voyant ces choses , fut véritablement heureux, et portant la vue au loin, il pensa :

« Si j’étais là-bas, sur la côte des genêts, je n’aurais plus qu’une demi-lieue pour être à ma ferme de Meisenthâl ; je pourrais causer avec le vieux Christel de mes affaires, et je verrais les semailles et la génisse blanche dont me parlait Sûzel hier soir. »

Comme il regardait ainsi, tout rêveur, une bande de ramiers passait bien haut au-dessus de la côte lointaine, se dirigeant vers la grande forêt de hêtres.

Fritz, les yeux pleins de lumière, les suivit du regard, jusqu’à ce qu’ils eussent disparu dans les profondeurs sans bornes ; et tout aussitôt, il résolut d’aller à Meisenthâl.

Le vieux jardinier Bosser passait justement dans l’avancée, la houe sur l’épaule.

« Hé ! père Bosser, » lui cria-t-il.

L’autre leva le nez.

« Faites-moi donc le plaisir, puisque vous entrez en ville, de prévenir Katel que je vais à Meisenthâl, et que je ne rentrerai pas avant six ou sept heures.

— C’est bon, monsieur Kobus, c’est bon, je m’en charge.

— Oui, vous me rendrez service. »

Bosser s’éloigna, et Fritz prit à gauche le sentier qui descend dans la vallée des Ablettes, derrière le Postthâl, et qui remonte en face, à la côte des Genêts.

Ce sentier était déjà sec, mais des milliers de petits filets d’eau de neige se croisaient au-dessous dans la grande prairie du Gresselthal, et brillaient au soleil comme des veines d’argent.

Kobus, en remontant la côte en face, aperçut deux ou trois couples de tourterelles des bois, qui filaient deux à deux le long des roches grises de la Hoûpe, et se becquetaient sur les corniches, la queue en éventail. C’était un plaisir de les voir glisser dans l’air, sans bruit on aurait dit qu’elles n’avaient pas besoin de remuer les ailes : l’amour les portait ; elles ne se quittaient pas et tourbillonnaient tantôt dans l’ombre des roches, tantôt en pleine lumière, comme des bouquets de fleurs qui tomberaient du ciel en frémissant. Il faudrait être sans cœur pour ne pas aimer ces jolis oiseaux. Fritz, le dos appuyé à sa canne, les regarda longtemps ; il ne les avait jamais si bien vues se becqueter, car les tourterelles des bois sont très sauvages. Elles finirent par l’apercevoir et s’éloignèrent. Alors il se remit à marcher tout pensif, et vers onze heures il était sur la côte des Genêts.

De là, Hunebourg avec ses vieilles rues tortueuses, son église, sa fontaine Saint-Arbogast, sa caserne de cavalerie, ses trois vieilles portes décrépites où pendent le lierre et la mousse, était comme peinte en bleu sur la côte en face ; toutes les petites fenêtres et les lucarnes sur les toits lançaient des éclairs. La trompette des hussards, sonnant le rappel, s’entendait comme le bourdonnement d’une guêpe. Par la porte de Hildebrandt s’avançait comme une file de fourmis ; Kobus se rappela que la veille était morte la sage-femme Lehnel : c’était son enterrement.

Après avoir vu ces choses, il se mit à traverser le plateau d’un bon pas ; le sentier sablonneux commençait à descendre, lorsque tout à