Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/530

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d’un an que vous regardez du côté de l’auberge ; tout le monde en parle… Hier, on n’entendait que cela dans le village.

— Oh ! pardonnez-moi, dit le pauvre garçon, les mains jointes ; oui, je le reconnais, j’aurais dû réfléchir qu’un maître d’école… mais, c’était plus fort que moi, mademoiselle… j’étais si abandonné, si malheureux, dans ma triste position… de vous voir un instant le matin, cela me faisait du bonheur pour toute la journée… je ne pensais pas que cela pourrait vous nuire… Mon Dieu ! j’en suis bien puni… puisqu’on me chasse… puisqu’il faut que je parte ! »

Il sanglotait ; de grosses larmes brillantes coulaient sur ses joues pâles.

Catherine, le voyant ainsi, sentait son cœur se fondre dans sa poitrine.

« Mon Dieu ! monsieur Walter, reprit-elle avec douceur, je ne suis pas plus méchante qu’une autre… Je ne demande pas la mort du pécheur… nous sommes tous faibles ! Mais si je vous pardonne… si j’oublie… que ferez-vous pour réparer vos torts ?

— Je partirai ! s’écria le pauvre jeune homme d’une voix déchirante ; oui, quand je devrais en mourir, je quitterai le village pour toujours… Vous n’entendrez plus parler de moi !

— Et vous pensez que de cette façon tout sera réparé, monsieur Walter ? Vous croyez que votre départ empêchera les mauvaises langues d’aller leur train ?

— Mais alors que faut-il donc faire ? s’écria-t-il vraiment désespéré.

— Ce qu’il faut faire ? Mon Dieu, ce n’est pas moi qui devrais vous l’apprendre… mais, puisque vous m’y forcez, monsieur Walter, il faut bien que je vous le dise : quand un honnête homme a compromis une jeune fille, il ne se sauve pas, il la demande en mariage. »

Alors le pauvre garçon, croyant avoir mal entendu, leva la tête ; mais à la vue de Catherine, qui le regardait avec un doux sourire, et les yeux humides de tendresse, toutes les joies du ciel furent dans son âme.

Oui, la plus grande félicite qu’il soit donné à l’homme de connaître sur cette terre, Walter l’éprouva, lorsque, sans savoir comment cela s’était fait, il pressa Catherine sur son sein, et que leurs lèvres se touchèrent dans un premier baiser. À côté de ce bonheur-là, c’est moi qui vous le dis, tous les autres sont peu de chose. Et si quelqu’un prétend le contraire, croyez qu’il est bien à plaindre ; car c’est le Dieu bon et miséricordieux qui a fait l’amour pour ses enfants. N’est-ce pas lui qui leur a dit : — Aimez-vous ! Croissez et multipliez ! Remplissez la terre et l’assujettissez, et dominez sur les poissons de la mer et sur les oiseaux du ciel, et sur toute bête qui se meut ! »

— Or, puisque Dieu lui-même a trouvé cela bien, quel être assez insensé pourrait le trouver mauvais ?

Walter et Catherine étaient là depuis une minute, se regardant jusqu’au fond de l’âme, et ne songeant qu’au bonheur de se voir, lorsqu’une ombre, vers la fenêtre, les étonna ; et, levant les yeux, ils virent tous les amis de la Carpe qui les observaient, le nez long d’une aune sous leurs grands tricornes, et l’œil arrondi comme en face d’une vision.

« Ah ! ah ! cria le vieux Rebstock d’une voix enrouée, en tapant du doigt contre la vitre, voilà donc comment se comporte mademoiselle Catherine Kœnig ? »

Catherine, d’abord un peu émue, se remit aussitôt et ouvrit la fenêtre.

« Oui, monsieur Rebstock, dit-elle en riant de bon cœur, c’est la surprise que je vous réservais ; voilà justement pourquoi je m’étais faite si belle ce matin : je voulais plaire à M. Walter. Vous lui avez ôté sa pauvre petite place par méchanceté ; eh bien, moi, je lui en donne une autre beaucoup meilleure. »

Et comme personne n’avait rien à répondre, et que tous restaient ébahis, Walter et Catherine sortirent de la salle, bras dessus, bras dessous, et traversèrent la rue. Ils étaient si rayonnants, qu’on aurait dit que tout le soleil donnait sur eux.

C’est ainsi qu’ils entrèrent dans l’auberge, et, comme la vieille servante les regardait tout émerveillée :

« Salomé, lui dit Catherine d’une voix joyeuse, voici notre maître ! Nous allons prévenir M. le curé de publier les bans, et puis nous viendrons dîner. Tâche que tout soit bon ! »

Je pourrais encore en raconter longtemps sur le bonheur de Walter et de Catherine, mais tout homme de bon sens comprendra le reste. Trois semaines après, ils se marièrent ; M. le maire Rebstock étant malade ce jour-là, ce fut l’adjoint Baumgarten qui remplit ses fonctions. Aucun des amoureux de Catherine n’assistait à la cérémonie. Cela n’empêcha pas la noce d’être très-gaie, et les convives de célébrer, le verre à la main, le bonheur des nouveaux mariés : je vous laisse à penser si les vieux vins de Rangen et de Drahenfellz coulèrent en cette circonstance.


FIN DES AMOUREUX DE CATHERINE.