Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/646

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L’ŒIL INVISIBLE

J’eus comme des éblouissements. Des flammes me passèrent devant les yeux.

Je me rappelai ces précipices qui vous attirent avec une puissance irrésistible ; ces puits qu’il avait fallu combler, parce qu’on s’y précipitait ; ces arbres qu’il avait fallu abattre, parce qu’on s’y pendait ; cette contagion de suicides, de meurtres, de vols à certaines époques, par des moyens déterminés ; cet entrainement bizarre de l’exemple, qui fait bâiller parce qu’un voit bâiller, souffrir parce qu’on voit souffrir, se tuer, parce que d’autres se tuent… et mes cheveux se dressèrent d’épouvante !

Comment Flédermausse, cette créature sordide, avait-elle pu deviner une loi si profonde de la nature ? Comment avait-elle trouvé moyen de l’exploiter au profit de ses instincts sanguinaires ? Voilà ce que je ne pouvais comprendre, voilà ce qui dépassait toute mon imagination ; mais sans réfléchir davantage à ce mystère, je résolus aussitôt de tourner la loi fatale contre elle, et d’attirer la vieille dans son propre piège : tant d’innocentes victimes criaient vengeance !

Je me mis donc en route. Je courus chez tous les fripiers de Nuremberg, et le soir j’arrivai à l’auberge des trois pendus, un énorme paquet sous le bras.

Nickel Schmidt me connaissait d’assez longue date. J’avais fait le portrait de sa femme, une grosse commère fort appétissante.

« Eh ! maître Christian, s’écria-t-il en me secouant la main, quelle heureuse circonstance vous ramène ? qui est-ce qui me procure le plaisir de vous voir ?

— Mon cher monsieur Schmidt, j’éprouve un véhément désir de passer la nuit dans cette chambre. »

Nous étions sur le seuil de l’auberge, et je lui montrais la chambre verte. Le brave homme me regarda d’un air défiant.

a Oh ! ne craignez rien, lui dis-je, je n’ai pas envie de me pendre.

— À la bonne heure ! à la bonne heure ! car franchement cela me ferait de la peine… un artiste de votre mérite. Et pour quand voulez-vous cette chambre, maître Christian ?

— Pour ce soir.

— Impossible, elle est occupée.

— Monsieur peut y entrer tout de suite, fit une voix derrière nous ; je n’y tiens pas ! »

Nous nous retournâmes tout surpris. C’était le paysan de la Forêt-Noire, son grand tricorne sur la nuque et son paquet au bout de son bâton de voyage. Il venait d’apprendre l’aventure des trois pendus, et tremblait de colère.

« Des chambres comme les vôtres ! s’écria-t-il en bégayant, mais… mais c’est un meurtre d’y mettre les gens, c’est un assassinat ; vous mériteriez d’aller aux galères !

— Allons, allons, calmez-vous, dit l’aubergiste, cela ne vous a pas empêché de bien dormir.

— Par bonheur, j’avais fait ma prière du soir, s’écria l’autre, sans cela où serais-je ? où serais-je ? »

Et il s’éloigna en levant les mains au ciel.

« Eh bien, dit maître Schmidt, stupéfait, la chambre est libre, mais n’allez pas me jouer un mauvais tour !

— Il serait plus mauvais pour moi, mon cher monsieur. »

Je remis mon paquet à la servante, et je m’installai provisoirement avec les buveurs.

Depuis longtemps je ne m’étais senti plus calme, plus heureux d’être au monde. Après tant d’inquiétudes, je touchais au but ; l’horizon semblait s’éclaircir, et puis je ne sais quelle puissance formidable me donnait la main. J’allumai ma pipe, et le coude sur la table, en face d’une chope, j’écoutai le chœur de Freyschûlz, exécuté par une troupe de Zigeiners du Schwartz-Wald. La trompette, le cor de chasse, le hautbois, me plongeaient tour à tour dans une vague rêverie ; et parfois, m’éveillant pour regarder l’heure, je me demandais sérieusement si tout ce qui m’arrivait n’était pas un songe. Mais quand le wachtmann vint nous prier d’évacuer la salle, d’autres pensées plus graves surgirent dans mon âme, et je suivis tout méditatif la petite Charlotte, qui me précédait une chandelle à la main.


III


Nous montâmes l’escalier tournant jusqu’au deuxième. La servante me remit la lumière en m’indiquant une porte.

« C’est là, » dit-elle en se hâtant de descendre.

J’ouvris la porte. La chambre verte était une chambre d’auberge comme toutes les autres : le plafond très-bas et le lit fort haut. D’un coup d’œil, j’en explorai l’intérieur, puis je me glissai près de la fenêtre.

Rien n’apparaissait encore chez Flédermausse ; seulement, au bout d’une longue pièce obscure brillait une lumière, une veilleuse sans doute.

« C’est bien, me dis-je en refermant le rideau, j’ai tout le temps nécessaire. »

J’ouvris mon paquet ; je mis un bonnet de femme à longues franges, et m’étant armé