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LE TALION


I


En 1845, — dit le docteur Renaut, — je fus attaché comme chirurgien aide-major à l’hôpital militaire de Constantine.

Cet hôpital s’élève à l’intérieur de la Kasba, sur un rocher à pic de trois à quatre cents pieds de hauteur. Il domine à la fois la ville, le palais du gouverneur, et la plaine immense aussi loin que peuvent s’étendre les regards.

C’est un point de vue sauvage et grandiose ; de ma fenêtre, ouverte aux brises du soir, je voyais les corneilles et les gypaètes tourbillonner autour du roc inaccessible, et se retirer dans les fissures aux derniers rayons du crépuscule. Il m’était facile de jeter mon cigare dans le Rummel, qui serpente au pied de la muraille gigantesque.

Pas un bruit, pas un murmure ne troublait le calme de mes études, jusqu’à l’heure où la trompette et le tambour retentissaient dans les échos de la forteresse, rappelant nos hommes à la caserne.

La vie de garnison n’a jamais eu de charmes pour moi ; je n’ai jamais pu me faire à l’absinthe, au rhum, au petit verre de cognac. À l’époque dont je parle, on appelait cela manquer d’esprit de corps ; mes facultés gastriques ne me permettaient pas d’avoir ce genre d’esprit.

Je me bornais donc à voir mes salles, à tracer mes prescriptions, à remplir mon service ; puis je rentrais chez moi prendre quelques notes, feuilleter mes auteurs, rédiger mes observations.

Le soir, à l’heure où le soleil retire lentement ses rayons de la plaine, le coude sur l’appui de ma fenêtre, je me reposais en rêvant à ce grand spectacle de la nature, toujours le même dans sa régularité merveilleuse, et cependant éternellement nouveau. Une caravane lointaine se déroulant au flanc des collines ; un Arabe galopant aux extrêmes limites de l’horizon, comme un point perdu dans le vide ; quelques chênes-lièges découpant en vignette leur feuillage sur les bandes pourpres du couchant ; et puis, au loin, bien loin, au-dessus de moi, ce tourbillonnement des oiseaux de proie sillonnant l’azur sombre de leurs ailes tranchantes, immobiles : tout cela m’intéressait, me captivait ; je serais resté là des heures entières, si le devoir ne m’eût ramené forcément à la table de dissection.

Du reste, personne ne trouvait à critiquer mes goûts, sauf un certain lieutenant de voltigeurs nommé Castagnac, dont il faut que je vous fasse le portrait.

Dès mon arrivée à Constantine, en descendant de voiture, une voix s’élevait derrière moi :

« Tiens ! je parie que voilà notre aide-major. »

Je me retourne et me trouve en présence d’un officier d’infanterie, long, sec, osseux, le nez rouge, la moustache grisonnante, le képi sur l’oreille, la visière poignardant le ciel, le sabre entre les jambes : c’était le lieutenant Castagnac.

Et comme je cherchais à me remettre cette étrange physionomie, le lieutenant me serrait déjà la main.

« Soyez le bienvenir docteur. Enchanté de faire votre connaissance, morbleu ! Vous êtes fatigué, n’est-ce pas ? Entrons ! je me charge de vous présenter au cercle. »

Le cercle, à Constantine, est tout bonnement la buvette, le restaurant des officiers.