Page:Eugène Le Roy - Jacquou le Croquant.djvu/185

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


Ce La Ramée, donc, était un ancien grenadier de Poléon, comme disait la bonne femme Minette, de Saint-Pierre-de-Chignac ; il s’était promené en Égypte, en Italie, en Allemagne et en dernier lieu en Russie, où il s’était quelque peu gelé les orteils, de manière qu’il ne marchait pas bien aisément. Après le retour du roi, on lui avait fendu l’oreille, comme il disait, et il s’en était revenu au village, où il aurait crevé de faim sans sa belle-sœur, pauvre veuve qui l’avait recueilli. Et encore, si le chevalier et le curé ne lui avaient pas aidé, elle n’en serait jamais venue à bout, n’ayant pour tout bien qu’une maisonnette et une terre de trois quartonnées. Mais La Ramée se serait plutôt passé de pain que d’eau-de-vie et de tabac, vu la grande habitude qu’il en avait : aussi le curé lui en donnait de temps en temps. Et alors le vieux troupier reconnaissant, lorsqu’il s’en allait par là dans quelque coderc, ou pâtis communal, garder les oisons de sa belle-sœur, avec une houssine, et qu’il rencontrait le curé, il se plantait droit, les talons sur la même ligne, portait militairement la main à son bonnet de police qu’il n’avait pas quitté, puis, d’un geste montrant les oisons, il faisait piteusement :

— Et dire qu’on a été à Austerlitz !

Le jour où l’on portait comme ça des cadeaux, il y avait table ouverte chez le curé pour recevoir les gens, et nul ne s’en retournait sans avoir bu et mangé : aussi une charge de vin y