Page:Eugène Le Roy - Jacquou le Croquant.djvu/346

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Mon dessein était d’attaquer le château, et après l’avoir pris, d’y mettre le feu, afin de purger le pays de cette famille de brigands. J’espérais bien, dans l’assaut, trouver le comte et le tuer à son corps défendant, car tout le mal qu’il avait fait, rien qu’à moi, méritait la mort ; et combien d’autres avaient été ses victimes ! Celui-là, je me le réservais ; il me semblait que, de par la haine envenimée que je lui portais, il m’appartenait. Aussi comptais-je faire l’impossible pour l’avoir en face de moi, pour l’abattre à mes pieds dans le feu de la colère, dans la chaleur de la bataille ; et ma raison dernière de le désirer tant, c’est qu’en me sondant la volonté, je sentais que si on le faisait prisonnier, je ne pourrais jamais, de sang-froid, le tuer, ni le laisser tuer, impuissant et désarmé. Et cela même, quoique ma haine protestât, me remplissait de fierté, parce que je me trouvais supérieur au misérable qui avait voulu me faire mourir à petit feu, comme on dit, après m’avoir pris en un lâche guet-apens.

Et, réfléchissant à ça, je me disais que si le comte se tirait vivant de là, son affaire n’en serait guère moins empirée. C’est que depuis quelque temps il courait sur lui des bruits de ruine ; on disait qu’il avait mangé toute sa fortune, ce qui était bien croyable, avec la vie qu’il menait. La chose se savait, parce que depuis deux ou trois mois il venait des huissiers au château, qui n’étaient pas trop bien reçus, à telles enseignes