Page:Eugène Le Roy - Jacquou le Croquant.djvu/422

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présente, j’avais la vision de ces deux femmes malheureuses là-bas, auxquelles j’étais nécessaire, et je m’étais trop entièrement dévoué à la Bertrille, pour désirer encore la Galiote. Au lieu de la fougue des sens qui me transportait ci-devant, je ne vivais plus que par le cœur ; mais il n’avait pas un battement de plus en présence de cette superbe fille.

Ce n’est pas que j’aimasse la Bertrille comme j’avais aimé la Lina ; je ne la désirais pas non plus comme j’avais désiré la Galiote ; non ! En ce moment, je l’aimais seulement comme un frère, ainsi que je le lui avais dit ; je l’aimais parce qu’elle était pauvre ainsi que moi, parce qu’elle était malheureuse. Je lui étais obligé de m’avoir rappelé les leçons du curé Bonal, d’avoir réveillé en moi ce sentiment fraternel qui commande aux hommes de s’entr’aider dans l’infortune : près d’elle mon cœur était content, mais mes sens n’étaient pas émus.

Elle n’était point d’ailleurs comparable, comme femme, ni à l’une ni à l’autre. C’était une forte fille de la race terrienne de notre pays, mais sans point de ces beautés qui, sauf les exceptions semblables à Lina, veulent pour se développer dans une suite de générations, l’oisiveté, l’abondance des choses de la vie et le milieu favorable. De taille moyenne, elle n’avait donc point de ces perfections de forme de la femme des temps antiques : ses hanches larges, sa poitrine robuste, ses bras forts, accusaient la fille d’un