Page:Eugène Le Roy - Jacquou le Croquant.djvu/448

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


pas oublié le passé pourtant, mais il n’était plus toujours devant mon esprit occupé des choses du présent.

Pourtant si quelque circonstance venait me le remembrer, il se réveillait vivace, et cela me reportait en arrière aux temps malheureux de mon enfance et de ma jeunesse. En me souvenant de telle canaillerie du comte, je sentais encore la haine gronder en moi, comme un chien qu’on ne peut apaiser. Lorsqu’aussi je passais à des endroits où je m’étais rencontré avec la Galiote, je me rappelais la fièvre d’amour qui me brûlait alors, et j’avais quelque peine, rassis maintenant, dans la plénitude de mon affection pour ma femme, à comprendre ma folie d’autrefois. Elle avait quitté le pays vers le temps de la naissance de mon aîné, car son frère et ses sœurs, besogneux d’argent, avaient voulu vendre le domaine où elle demeurait. Où était-elle allée ? avait-elle fini par mal tourner comme ses sœurs ? Je ne l’ai jamais su ; cela se peut, mais j’aime mieux croire que non, car elle valait mieux qu’elles.

Quant au comte, on dit dans le pays, à l’époque, qu’après avoir vécu quelque temps de charités, pour ainsi dire, piquant l’assiette dans les châteaux, ou chez dom Enjalbert, et traînant partout une misère honteuse, il s’était réfugié à Paris chez sa fille aînée, qui était une bonne tireuse de vinaigre, et finalement était mort à l’hôpital.