Page:Eugène Le Roy - Jacquou le Croquant.djvu/458

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


mais j’ai ouï conter qu’il y avait autrefois des peuples où celui qui n’avait pas d’enfants en était mésestimé, et où le citoyen qui en avait le plus passait devant les autres ; aujourd’hui on dit que c’est un imbécile. Les gens, principalement ceux qui sont fortunés, aiment mieux n’avoir qu’un enfant et le faire riche. Pourtant, c’est une chose assez connue que les enfants des riches en valent moins. C’est une mauvaise condition que d’entrer dans la vie ayant tout à souhait : ça fait perdre tout nerf et tout ressort, ou ça empêche d’en acquérir. Aussi voit-on dégénérer les familles riches. Il y a sans doute des exceptions, mais elles sont rares.

Mais je m’attarde, il est temps d’en finir. Voici dix ans que ma pauvre femme est morte, et, depuis ce temps-là, j’ai laissé la maison des Âges à l’aîné, qui s’arrangera avec ses frères et sœurs, et je suis venu demeurer à l’Herm, chez un autre de mes garçons. Ça fut un coup bien dur que de me séparer de celle avec qui j’avais vécu si longtemps, sans une heure de déplaisir, car c’était une femme bonne, dévouée et vaillante plus qu’on ne peut dire ; mais les bons comme les méchants sont sujets à la mort.

Après ça, il m’est arrivé un autre malheur, qui est que, voici tantôt deux ans à Notre-Dame d’août, je suis devenu aveugle presque tout d’un coup. Moi qui allais encore garder la chèvre le long des chemins, je ne suis plus bon à rien ; il me faut la main de ma nore ou celle de ma