Page:Eugène Le Roy - Jacquou le Croquant.djvu/50

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Moi, je dormais, et je ne m’éveillai qu’au matin parce que mon père, avant de repartir, m’embrassait bien fort. Ma mère, les yeux brillants, sortit, fit le tour des bâtiments et revint, disant :

— Il n’y a personne.

— Adieu donc, femme, dit mon père.

Et, prenant son fusil, il s’en alla.

Cette vie dans les bois dura quelques semaines. Tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, mon père ne couchait guère jamais deux nuits de suite au même endroit, dans la même cabane. Les gens des maisons écartées, des villages autour de la forêt, le connaissaient et savaient bien qu’il n’était pas un coquin : puis Laborie était si détesté dans le pays, que tout le monde comprenait que, dans le mouvement de la colère, mon père eût fait ce coup, et nul ne l’en blâmait. Aussi, quoique bien des gens l’eussent trouvé en allant de grand matin couper un faix de bois dans les taillis, ou en se rendant au guet la nuit, par un beau clair de lune, personne n’en disait rien. Au contraire, s’il avait besoin de vendre un lièvre ou de faire porter quelque chose de Thenon ou de Rouffignac, de la poudre à giboyer, de la grenaille, ou une chopine dans sa gourde, on lui faisait ses commissions ; même, des fois, il y en avait qui lui disaient : « Martissou, viens souper chez nous ; tu dormiras après dans un lit et ça te reposera, depuis le temps que tu l’as désaccoutumé. » Et il y allait,