Page:Europe, revue mensuelle, No 189, 1938-09-15.djvu/99

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ces années-là le rôle que le théâtre avait rempli vingt ans plus tôt, et comme il citait des noms de peintres qu’ils ne connaissaient pas, ils le trouvèrent grossier. Un peu plus tard, il leur demanda :

— Quel âge avez-vous tous ?

— Vingt-deux ans.

— Vingt-trois.

— Vingt-trois.

— Rosenthal, je sais, dit Régnier.

— Et vous ? demanda Laforgue.

— Trente-huit, dit-il. Sont-ils jeunes !

Régnier se mit à rire une seconde fois de son rire déplaisant.

Vers cinq heures et demie, ils partirent. Il faisait tout à fait nuit ; sous un plafond de nuages, un immense fouillis de lumières clignotantes s’étendait jusqu’au bout de la terre, bien au delà de Paris. Dès que Rosenthal accéléra, sous les arbres pourris de la forêt de Saint-Germain, le froid leur coupa les joues. Le vent sentait la mousse, le champignon et le terreau.

— Qu’est-ce que vous en pensez ? demanda Rosenthal. Comment avez-vous trouvé Régnier ?

— Pas mal, dit mollement Bloyé.

— Excessivement emmerdant, dit Laforgue.

— Il n’était pas en forme, dit Rosenthal. Il ne faut pas le saisir dans un jour de travail, je crains que nous ne l’ayons un peu dérangé, il dit alors n’importe quoi, des choses de la surface. Mais je voulais que vous fassiez sa connaissance, pour plus tard. C’est fait maintenant, vous aurez des occasions de le connaître…

— Ne t’excuse pas, dit Laforgue. Il aurait pu faire un plus sale temps.

Bernard était désolé et il se tut. Mais vers Bougival, il dit soudain, sur un ton de défi :

— Régnier est pourtant l’homme le plus intelligent que je connaisse.

— Pourquoi non ? dit Laforgue. Peut-être qu’il cache son jeu…

(À suivre.)

Paul Nizan.